Tawfiq Omrane : « Comment la Tunisie en est-elle arrivée à être classée comme une ‘nébuleuse terroriste’? » - The Dissident - The Dissident

Tawfiq Omrane : « Comment la Tunisie en est-elle arrivée à être classée comme une ‘nébuleuse terroriste’? »

Tawfiq Omrane ©

Caricaturiste chevronné et rebelle, Tawfiq Omrane a imposé contre vents et marée son trait impertinent en Tunisie. Nous l’avons rencontré en mai, quelques semaines avant que l’attentat de Sousse ne secoue le pays. Au lendemain de ce drame, The Dissident tient à exprimer sa solidarité envers le peuple tunisien. Et vous invite à découvrir ce dessinateur à la plume acérée…

En deux mots, quel est ton parcours ?

J’ai eu un parcours un peu bizarre. En 1979-80, j’ai fait un an de fac de droit. Puis un an et demi à l’École nationale d’administration. La deuxième année, j’ai été renvoyé pour des raisons politiques. Je me suis retrouvé à la rue. Dans les années 80, j’ai fait des caricatures dans divers journaux tunisiens indépendants ou d’opposition : Le Phare, Arraï, Al Wehda, Al Mostaqbel… J’ai appris à faire de la caricature avec mon modèle, Habib Bouhaouel. Malheureusement, il ne se consacre plus qu’à la peinture. J’aime aussi beaucoup le travail de Mustapha Merchaoui, mais lui non plus ne fait plus de caricatures.

Quel est le contexte de la caricature en Tunisie ?

Dans les années 80, il y avait beaucoup de caricaturistes. Plus d’une dizaine. Et puis, pendant les vingt-trois ans du régime de Ben Ali, il n’en est resté qu’une poignée, cinq maximum. En 1986, j’ai du arrêter de faire des caricatures. À cette époque, les journaux libres et d’opposition n’existaient plus. Ben Ali était à la fois premier ministre et ministre de l’Intérieur. Une situation ubuesque ! Il était sur le point de faire son coup d’état. Le 7 novembre 1987 il a déposé Habib Bourguiba. Sa première mesure a été de supprimer carrément les journaux indépendants et d’opinion. Comme je ne trouvais plus de supports, je me suis orienté vers l’édition, l’art graphique et la publicité. J’ai écrit des contes pour enfants. Fini le dessin politique. Il n’y avait pas encore les réseaux sociaux. Soit on dessinait dans un journal, soit on ne faisait rien. Je me suis retrouvé obligé de ne plus faire de caricatures. Quand un choix vous est imposé, on appelle ça une obligation !

Dessin de Tawfiq Omrane pour The Dissident

Dessin de Tawfiq Omrane

Comment as-tu renoué avec la caricature et dans quel climat ?

Après mon coup d’arrêt en 1986, je ne suis revenu à la caricature… qu’en avril 2011. J’ai lancé mon blog après la Révolution. Depuis, trois caricatures m’ont causé des problèmes. La première à cause du niqab. La deuxième m’a valu des menaces des salafistes. À deux pas de l’avenue Bourguiba, à Tunis, il y avait une salle de cinéma d’art et d’essai, qui a projeté « Ni Allah ni maître », un film Nadia El Fani, une réalisatrice tunisienne qui vit en France. Le cinéma a été saccagé avant la projection. J’ai fait une caricature disant que l’islamisme est dévastateur. J’ai été le premier en Tunisie à métamorphoser le drapeau rouge tunisien en noir, en surnommant mon pays : « Tunistan » comme Afghanistan. Ça m’a valu beaucoup de problèmes !

Quant à la troisième caricature, publiée sur le site de la radio Kalima, elle représente la Sainte-Marie. C’était en novembre 2011, après les élections remportées par Ennahdha. Une députée de ce parti a été interviewée par Radio Monte-Carlo. On lui a posé la question des mères célibataires en Tunisie, qui reçoivent une pension de l’État pour vivre avec leurs enfants. Elle a dit que ces filles commettaient des fautes, que l’État devrait supprimer leurs pensions, et qu’elles n’avaient qu’à subvenir à leurs besoins ! J’ai donc cherché quelque chose qui ait le même sens dans l’Islam. Dans le Coran, il y a la Sainte-Marie, qui vue comme une vierge et une mère célibataire. Je l’ai dessinée avec Jésus dans les bras, en train de quitter la Tunisie. Elle dit : « Nous les mères célibataires, on n’a plus notre place dans ce pays. »

Les islamistes ont dit que je mettais dans le même panier la Sainte-Marie et les mères célibataires qui, à leurs yeux, sont des putes ! Pour eux, j’ai traité la Sainte-Marie de pute ! On a décidé de m’égorger. Il y a eu un mot d’ordre sur Facebook : « C’est un mécréant. C’est un athée. Il insulte la Sainte-Marie. Il faut le tuer ! » Grâce à l’intervention de la directrice de la radio Kalima et d’Habib Essid, l’actuel premier ministre, qui était à l’époque ministre de l’Intérieur, les choses ont fini par se calmer. Je l’ai échappé belle ! Maintenant, quand je fais une caricature politique je n’ai plus de problèmes. Mais quand je fais une caricature sur un sujet religieux, je suis obligé de m’autocensurer1.

Tu parles des extrémistes religieux. Aurais-tu pu voir venir les attentats du musée du Bardo, le 18 mars 2015 ?

Je ne me serais jamais attendu à ce qu’il y ait de l’extrémisme religieux en Tunisie. Les Tunisiens sont des citoyens pacifistes, de nature. Pas du tout violents. Jusqu’à présent, je me demande comment la Tunisie en est arrivée à être classée comme une « nébuleuse terroriste » équivalente à l’Etat islamique. C’est une situation totalement paradoxale. Pendant la Révolution de 1978, à l’ère Bourguiba, Jeune Afrique avait fait une couverture : « La révolution du peuple le plus pacifique contre le gouvernement le plus éclairé du monde arabe ». Comment aurais-je pu anticiper quelque chose comme l’attentat du Bardo ? Comme tous les Tunisiens, quand j’ai eu l’information, je suis resté plusieurs heures sans pouvoir la digérer. On s’est dit : « Ce n’est pas vrai. Ça doit être de l’intox ! »

Le réveil des printemps arabes s’est souvent révélé douloureux. Comment vois-tu la transition démocratique en Tunisie ?

Jusqu’à maintenant, on a presque réussi en Tunisie. Mais on a encore beaucoup de travail ! Nous sommes sur la bonne voie, malgré ce qui s’est passé. Par contre, dans les autres pays du monde arabe comme l’Égypte, la Libye, l’Irak ou la Syrie, c’est fichu ! C’est un retour en arrière. Le seul pays qui peut s’en sortir et aller de l’avant, c’est la Tunisie. Après, notre gros problème, c’est la crise économique. Il y a un envers du décor, comme partout. Le niveau de vie des villes du sud, d’où je viens – je suis de la région de Tozeur – est médiocre par rapport à celui des villes du nord. Mais même dans les villes du sud, il y a une fracture entre les riches et les pauvres.

Quels sont tes liens avec les autres caricaturistes ?

J’ai rencontré Damien Glez et Plantu en Tunisie, avec des caricaturistes tunisiens comme Belkhamsa, Nadia Khiari2 – dont le personnage le chat Willis est très connu -, mais aussi l’Algérien Slim et le Marocain Khaled Gueddar. J’ai aussi rencontré le Gabonais Pahé lors d’un débat avec des caricaturistes africains, à l’Institut français de Yaoundé, au Cameroun. Comme l’initiative « Cartooning for peace » de Plantu est majoritairement occidentale, je lui ai proposé de faire un « Cartooning for peace » avec des caricaturistes africains et une inspiration africaine. Malheureusement, ça n’a pas été suivi d’effet.

Dernier dessin en date de Tawfiq Omrane pour The Dissident

Dernier dessin en date de Tawfiq Omrane pour The Dissident

Qu’est-ce qui t’a incité à collaborer avec The Dissident ?

Après la Révolution, je faisais une caricature quotidienne pour le site de cette radio militante, Kalima, qui a fermé pour des raisons financières. Après ça, je n’ai plus trouvé nulle part où produire mes dessins. J’en ai fait quelques-uns sur les réseaux sociaux. J’ai pris contact avec un hebdomadaire et un quotidien tunisiens, mais ça n’a pas marché. Quand je fais un dessin, je demande à choisir le sujet et à ne pas être censuré. On me l’a refusé.

J’ai proposé mes services à des médias en France. J’ai eu une réponse de « CQFD ». Chaque mois, je leur livre un dessin qui est publié dans la rubrique « Clin d’oeil de Tunisie ». Et j’envoie aussi mes dessins à « The Dissident ». Quand j’ai connu ce site, j’ai lu presque tous les articles pendant deux jours ! J’ai trouvé ça sérieux et riche. C’est ce que je recherche : une presse alternative. À titre personnel, je me sens dissident parce que j’aime sortir de l’ordinaire et emprunter la voie qui n’est pas forcément la plus évidente. C’est une habitude que j’ai prise. Essayer d’avoir un regard différent.

Peux-tu nous en dire plus sur l’un de tes derniers dessins ?

J’en ai un où je parle de l’ex-président, Moncef Marzouki. En mai, on a découvert un gisement de pétrole au sud, à El-Faouar, près de Kébili. Les habitants ont demandé à ce qu’on les embauche. Mais l’activité ne sera ouverte qu’en 2016. Il y a eu des émeutes, que la presse tunisienne est allée filmer. On leur a jeté des pierres. Les gens ont refusé de les recevoir, alors qu’Al-Jazeera a pu s’installer là-bas et présenter les événements en direct. Ils acceptent une chaîne qatarie et refusent la presse tunisienne ! Pourquoi ? Je suis sûr que Marzouki et son parti, le Congrès pour la République, ont quelque chose à voir là-dedans. Comme il est originaire de Grombalia, au sud, il forme un nouveau parti régionaliste. Il voulait attirer l’attention des sudistes. Je ne cautionne pas ça !

Peux-tu nous faire un dessin ?

Tawfiq Omrane dessine Julien Le Gros

Tawfiq Omrane dessine Julien Le Gros

Je dessine mon hibou noir. C’est ma mascotte. C’est généralement un porte-malheur pour quelqu’un. Par exemple les politiciens que je ridiculise. Et un porte-bonheur pour moi et mes lecteurs. C’est un oiseau qui représente la sagesse. Je dessine Moncef Marzouki, cet ancien président tunisien que je n’apprécie pas beaucoup. Avec ses petites lunettes. Il ne porte jamais de cravate. Mais il a toujours une médaille à la boutonnière. Et puis je vais te dessiner toi. Même si tu es difficile à caricaturer ! Mes salutations à toute l’équipe de « The Dissident » !

Notes :

1 Z, un autre caricaturiste, membre de « Cartooning for peace », dont le blog « Débat Tunisie » a été ouvert en 2007, bien avant la chute de Ben Ali, est contraint à l’anonymat depuis une caricature du prophète.

2 Elle figure également dans le documentaire « Caricaturistes, fantassins de la démocratie » de Stéphanie Valloato (2014).

Pour en savoir plus sur Tawfiq Omrane : http://teo-omrane.blogspot.fr/

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.