Théo, la liberté de ne rien anticiper

Les sièges vides des cent noms

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« L’abandon de l’aéroport serait une belle réussite »

Si demain ils abandonnaient l’idée de l’aéroport, je pense qu’on irait boire un coup, parce que ce serait quand même une belle réussite. On est déjà très confiant. Pour moi, c’est quelque chose qui est acquis et quoiqu’il arrive, la plus grosse réussite qu’on a, c’est tout ce qui s’est déjà passé dans cette lutte. Toutes les actions, discussions, manifestations, rencontres, tous ces réseaux, ces échanges, ces gens qui ont voulu faire autrement. Une graine dans le potager, une bouffe, un instant de discussion, pour moi, tout ça, c’est un truc qu’ils ne pourront pas nous enlever. Il y a plein de gens qui ont largement dépassé le débat de l’aéroport, parce que justement c’est un projet parmi d’autres. Oui, l’abandon de l’aéroport serait une belle réussite et c’est compréhensible qu’ils ne veuillent pas non plus lâcher ce truc-là. Ils ne peuvent pas laisser ce sentiment chez les gens de s’être réapproprier le pouvoir, c’est trop dangereux pour eux. Ça voudrait dire qu’on leur pique leurs armes, leurs outils. C’est ce qui les fait flipper le plus, de donner de l’espoir à des millions de gens en leur disant : « On lâche l’affaire ». C’est hyper dangereux comme message pour eux, pour une démocratie comme la notre, qui finalement n’en est pas une.

Malgré tout, c’est difficile pour moi de savoir ce que je ferais si l’aéroport est annulé. Est-ce qu’on ne devrait pas laisser la main aux gens qui vivent là depuis un petit bout de temps et qui ont vraiment envie de s’y ancrer ? C’est clair que moi j’y ai vécu de belles choses, mais je ne sais pas si je suis prêt à vivre ici. J’ai d’autres projets en parallèle, de ferme collective notamment, avec d’autres groupes d’amis. Je ne sais pas si c’est ici que j’ai envie de m’installer, même si le coin est très propice. Il y a plein d’autres territoires où il faut donner un coup de main, essayer de faire changer des choses, avancer. Je ne sais pas si je pourrais vivre à l’année sur la ZAD, d’autant plus que ce n’est peut-être pas le climat le plus sympathique qui existe. Mais on y est très attaché. On pourrait faire comme en Suisse : ils se sont dits que ce qui craint le plus pour leur pays, c’est la famine. Du coup, il leur fallait des terres nourricières qui soient intouchables. Ces terres ne seront jamais remplacées par de la construction, du rachat immobilier ou des zones commerciales ou industrielles.

Ce serait bien d’arriver à créer un nouveau statut en France et de lancer cette dynamique-là. Ce sont des espoirs qu’on a dans ces débats : arriver à protéger ces terres et de servir de zone de lutte « phare » en France comme d’un tremplin pour plein d’autres, parce qu’il y a une grosse dynamique ici et que ça concerne plein de gens. On ne changera pas ce système en deux jours, on en est conscient. Il faut d’abord que ce soit un changement dans les mentalités. Mais s’il y a un statut particulier d’instauré, peut-être qu’alors j’aurai envie d’essayer d’innover, d’expérimenter. Je ne sais pas de quoi demain est fait, on verra bien. Et je m’en laisse la liberté.

« Avoir de la bienveillance, les uns envers les autres »

Si j’avais un message à faire passer à la société, ce serait de savoir s’écouter. Savoir de quoi on a vraiment besoin. Avoir de la bienveillance les uns envers les autres. C’est un mot que j’aime beaucoup, la bienveillance. Peut-être aussi d’être autocritique envers soi-même. Ce n’est pas évident de savoir se remettre en cause. Souvent, ce sont les dominés qui se rendent compte de ces dominations, et les dominants qui sont aveugles vis à vis de ça. On ne voit pas dans quel système on vit, pourquoi est-ce qu’on domine, pourquoi est-ce qu’on inflige des troubles ou des problèmes de vie à d’autres. Il faut avoir une ouverture d’esprit par rapport à notre façon de vivre en occident, et se demander si c’est reproductible à l’échelle de la planète. On se rend compte qu’en fait, il y a des choix à faire au sein de notre propre vie. On peut redevenir acteur. Je pense que ce sont des choses intéressantes de se réinterroger sur sa vie, de se demander si on n’est pas en train de passer à côté de quelque chose. Peut-être qu’il faut aussi relativiser au niveau du temps. On n’a plus aucune notion de ce que c’est de passer du temps à faire une chose. On est complètement happé par ce système qui veut décidément aller beaucoup trop vite et qui n’est selon moi plus du tout à visage humain. Il faut simplement se réinterroger : est-ce que je me sens bien là où je vis, dans cette société, dans ce corps que je connais finalement très mal ? C’est peut-être ça la vraie question.

Photo à la une : Sur demande de Théo, son nom a été changé et sa photo retirée.

Article publié le 13 octobre 2013.

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Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.