Thierry Michel: « Le docteur Mukwege est de la trempe d'un Martin Luther King » - The Dissident - The Dissident

Thierry Michel: « Le docteur Mukwege est de la trempe d’un Martin Luther King »

Le Dr Mukwege auprès d'une patiente. Photo Thierry Michel

Le Dr Mukwege auprès d'une patiente. Photo Thierry Michel

« L’homme qui répare les femmes : la colère d’Hippocrate » des Belges Thierry Michel et Colette Braeckman aborde le combat d’un homme, le docteur Mukwege, pour la dignité des femmes de son pays : le Congo-Kinshasa. Thierry Michel nous en parle.

Certains voient en lui un potentiel président de son pays, la République démocratique du Congo (RDC), qui n’a de démocratique que le nom. Par son action médicale, le docteur Denis Mukwege, originaire du Kivu, à l’est du pays, région dévastée par la guerre et les viols, est devenu, un peu à son corps défendant, un militant des droits de l’Homme… et de la femme avec un grand F. Au point de déranger le régime en place. C’est ce combat que restitue assez fidèlement le film de Thierry Michel, réalisateur belge qui suit ce pays depuis 25 ans. Comme en témoignent ses documentaires: « Congo River », « Katanga Business », « L’irrésistible ascension de Moise Katumbi »

 

L’indépendance et le pouvoir

À l’origine du documentaire, un livre de Colette Braeckman, célèbre journaliste du quotidien belge Le Soir, intitulé « L’homme qui répare les femmes », paru en 2012 chez l’éditeur André Versaille. De son côté, Thierry Michel n’était pas bien parti pour retourner travailler au Congo à cause de son documentaire « L’affaire Chebeya : Un crime d’État » (2012) qui raconte l’assassinat du militant des droits de l’Homme Floribert Chebeya.

« Suite à ce film, j’ai été arrêté et expulsé, explique Thierry Michel. Le général John Numbi, qui est incriminé dans le documentaire, a fait un procès à ma société de production Les Films de la Passerelle. Je ne pensais pas pouvoir retourner en RDC. Alors j’ai engagé une réalisatrice assez connue, qui est partie en préparation. Ayant assisté à l’arrestation d’une équipe de télévision, aux complications qui ont suivi, au refus des autorités rwandaises d’accepter leur expulsion, elle a refusé de tourner en dehors de l’hôpital. Entre temps, j’ai appris que Colette Braeckman avait un projet concurrent avec un autre réalisateur et un autre producteur. Le docteur, avec lequel j’avais sympathisé, a souhaité que ce soit moi. On était sur la même longueur d’ondes. Il avait vu mes films et avait confiance. Miraculeusement, j’ai obtenu le visa par un travail de persuasion auprès des bonnes personnes parmi les autorités. Colette Braeckman a contribué à ce que je l’ai, dans le sens où elle était une garantie. Mais quand elle a rencontré à Kinshasa le ministre de la communication Lambert Mende pour plaider la cause du film, elle m’a dit qu’elle avait peu d’espoir. Ça s’est décidé à un autre niveau avec d’autres contacts…»

Toutefois, l’auteur de « Mobutu roi du Zaïre » en 1999 a l’honnêteté de reconnaître que ses relations avec le pouvoir congolais n’ont pas toujours été aussi exécrables. Dénonçant dans son œuvre la tyrannie de Mobutu, renversé par Laurent-Désiré Kabila en 1997, il a d’abord été en odeur de sainteté auprès du nouveau régime puis de celui de son fils, Joseph Kabila, toujours au pouvoir : « J’avais une marge de manœuvre totale. C’est compliqué parce qu’une partie des hommes politiques du Congo ont été des activistes et des amis. Ils ont combattu la dictature de Mobutu, parfois dans la clandestinité. Et aujourd’hui, ils assument des décisions qui vont à l’encontre de la société. À un moment donné, il faut prendre une distance avec les amis. En tant que journaliste, il faut critiquer ce qu’ils font. Faut-il être fidèle à ses amis ou à ses idées?  Je crois qu’il faut être fidèle à ses idées ! »

Colette Braeckman et Thierry Michel. Photo Thierry Michel

Colette Braeckman et Thierry Michel. Photo Thierry Michel

Tournage en zone sensible

Contre toute attente, les difficultés du tournage dans cette zone à risques ont surtout été d’ordre technique :

« On a fait un travail de réseau. Colette en avait déjà un d’établi. Très vite, j’en ai établi d’autres parce que je suis connu et que les gens me font confiance. On a refusé toute protection des Nations-Unies, trop encombrante. Il y a des zones rouges où l’ONU ne va pas et où on nous demandait de ne pas aller. On s’y est malgré tout rendus ! Il fallait éviter à tout prix le contrôle des autorités locales. Elles ont vite compris qu’on souhaitait garder notre indépendance. On a joué franc jeu… sans être prolixes et dire où on allait. Mais ça a été un des tournages les plus faciles sur le plan administratif. Nous avons vu les autorités militaires, sûreté extérieure et intérieure, gouvernorat…. avec l’autorisation du ministre de l’information. Nos difficultés ont été logistiques parce que c’est une zone extrêmement difficile d’accès. On y a laissé un 4×4 en panne avec un problème de suspension. Le véhicule ne pouvait plus bouger. Nous nous sommes retrouvés dans une zone rebelle avec des gens qui portaient les bagages sur leur tête en descendant les collines… comme dans Tintin au Congo. Sur la route, nous avons eu la chance de croiser un convoi militaire qui a pu nous embarquer. »

Autre difficulté et non des moindres : réussir à capter avec justesse la douleur de ces femmes victimes de violences sexuelles de la part de divers groupes armés, les milices locales, les rebelles Hutus du Rwanda et l’armée régulière. Dans le film, on assiste – sans voyeurisme déplacé – à des scènes d’opération de femmes dont l’appareil génital a été détruit :

« J’ai déjà filmé dans des blocs opératoires, dans des situations de guerre en Somalie ou d’urgence médicale à l’hôpital Donka en Guinée-Conakry, rappelle Thierry Michel. Ce qui était dur, c’est l’écho des récits de femmes qui avaient une nécessité de parler. C’était parfois insupportable. Il y a des choses douloureuses qu’on n’a pas mis dans le film pour ne pas heurter le spectateur.  Il y a eu un cas où j’ai eu mauvaise conscience d’abandonner une jeune fille violée. On devait repartir à une journée de piste vers Bukavu. Je voulais qu’elle nous accompagne parce qu’elle était en souffrance. Le staff médical local a refusé. Je pense que ce refus vient d’une peur qu’on constate à Bukavu, un mauvais diagnostic et une incapacité à soulager la douleur. Plusieurs mois plus tôt, le staff n’est pas allé en référer à l’hôpital principal. En partant, je me suis dit que j’ai manqué de courage. Cette enfant était dans un sale état. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. »

Photo Thierry Michel

Photo Thierry Michel

Malgré leurs affres, les femmes qu’on voit dans le film, en séance de thérapie collective, relèvent la tête avec dignité : « C’est une des leçons du film. Ces femmes ont vécu le pire et l’ignominie. Elles ont aujourd’hui pris leur destin en main avec un projet collectif et personnel. Toute une organisation leur a permis de faire un travail sur elles-mêmes: soins physiques et psychologiques, assistance juridique, formation professionnelle. Le film est utilisé par des associations de femmes. Aujourd’hui, le vrai facteur de changement, ce sont les organisations collectives de femmes qui font un travail de réinsertion, de solidarité, de prise de parole et de revendication. » Des femmes qui n’hésitent pas à avoir recours à des moyens de pression pour obtenir justice, comme d’appliquer la grève du sexe ou d’autres plus radicaux : « Elles peuvent attraper les criminels sans en référer à la police et se faire justice elles-mêmes. C’est une justice populaire qui n’est pas idéale pour remplacer une injustice judiciaire. Mais elles savent que si elles accusent le procureur d’être monsieur 100 dollars, il ne va pas répondre. Pour 100 dollars, on sait que le procureur peut classer un dossier sans suites. »

Le docteur Mukwege, un héros contemporain

Thierry Michel n’hésite pas à comparer la figure du docteur Mukwege à  Mandela ou au docteur King:

« La différence entre Mukwege et Mandela, c’est que Mandela, dès le départ, était un homme politique. Mukwege est une de ces personnes d’un humanisme profond qui font la fierté de l’Afrique. C’est un homme de conviction et de courage, comme Mandela. Comme il est aussi pasteur pentecôtiste et qu’il a cette force, je le rangerais plutôt du côté de Martin Luther King. Mukwege est très lyrique. Dans une scène, il récite le psaume 103 de David : « Du fumier, ils ont élevé les pauvres ». Il a cette capacité d’enflammer une salle jusqu’à l’extase collective. Il a une dimension de prophète qui, si les choses tournaient mal, deviendrait martyr. Son père a été le premier pasteur protestant du pays, en butte à la malveillance et à l’hostilité des catholiques. Aujourd’hui le docteur est directeur de toutes les structures de santé pentecôtistes du sud-Kivu. Régulièrement, il anime des journées de la foi protestantes. »

L’aura et la probité du docteur en font un personnage rare à l’échelle de son pays et au-delà: « Il y a tellement de gens qui sont corruptibles. La corruption est un cancer tellement généralisé. Malheureusement le dicton populaire dit : « Opposant le jour, conciliant la nuit ». Tous les retournements sont possibles. » Au fil du temps, le docteur Mukwege est devenu un activiste, donc menacé : « Aujourd’hui il a un rôle politique essentiel. C’était juste un médecin tant qu’il opérait les femmes. A partir du moment où il va aux Nations-Unies pour dénoncer l’impunité, ce n’est plus un médecin mais un activiste avec une conscience morale qui met en difficulté les autorités congolaises. C’est un reflet dans le miroir qui leur est désagréable. » A tel point que le pouvoir congolais a boycotté son intervention aux Nations-Unies et même fait des menaces de mort: « C’est la menace qui l’empêche de prendre la parole aux Nations-Unies alors qu’il était annoncé. La chaise vide des autorités congolaises aux Nations-Unies peut être une manière de se désintéresser de la question, mais de laisser quand même le droit au docteur de parler de la tragédie du Congo et de ses millions de victimes, dont beaucoup de femmes. La menace pour l’empêcher de parler me semble beaucoup plus grave. De retour au Congo, on a essayé de l’assassiner. C’est encore pire. On a même tué un de ses proches ! »

Photo Thierry Michel

Photo Thierry Michel

Un film politique aux Nations-Unies

Face au tollé international de la censure de « L’homme qui répare les femmes » en RDC, le gouvernement a rétro-pédalé : « Une heure avant qu’on présente le film à la Fondation du Congrès à Washington, les autorités congolaises ont levé l’interdiction de diffuser le film. Deux jours avant la présentation aux Nations Unies. Le rapport de force a basculé. Ils ont essayé d’empêcher les Congolais de connaître la vérité sur ce qu’il s’est passé. Les médias locaux sont cadenassés. L’information passe très mal. Mais le Parlement européen, les Nations-Unies, les grandes organisations internationales,  plusieurs gouvernements ont condamné la censure. L’État congolais s’est dit : « Si on va en plénière aux Nations-Unies avec un film interdit, on va paraître ridicule ». Ils ont aussi eu peur des décisions du Congrès américain. » Et puis à l’heure des réseaux sociaux, la censure n’est plus aussi opérante qu’à l’ère Mobutu : « Le film circulait partout. Surtout à l’est du Congo où circulait une centaine de DVD. Aujourd’hui il faut être fort pour cadenasser complètement la communication. Il a été repris à Bukavu, à Lubumbashi, à Kinshasa, Kisangani… La société civile s’en est emparé. Ça échappe à tout contrôle. »

Au-delà du Congo

Quant à Thierry Michel, il regarde déjà ailleurs: « Pour des raisons personnelles, j’ai besoin de faire autre chose. Je vais réaliser un film de proximité dans une commune ouvrière de la banlieue liégeoise. Je suis des enfants de la deuxième et troisième génération d’immigrés. C’est un regard sur des pré-ados. J’ai un autre projet sur la sidérurgie liégeoise. Comment a-t-on fermé les fourneaux ? Faire un peu d’Histoire de la saga des luttes ouvrières de ces cinquante dernières années. J’ai d’autres idées. Je ne voulais pas faire ce projet à la base… Et puis le Congo m’a rattrapé! L’Histoire n’est jamais finie. Si le pays sombre à nouveau dans un cycle de violence, je risque de prendre ma caméra et de repartir! »

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.