Thierry Noir : « À l’époque, ça ne se faisait pas de peindre sur le Mur… »

© Sophie Lamberts

Thierry Noir, artiste français installé à Berlin est le premier à avoir osé peindre sur le « Mur de la Honte », alors situé à quelques mètres du squat où il vit. Rencontre avec un street artiste haut en couleurs, dans l’intimité de son atelier berlinois.

1982. Thierry Noir a 22 ans et n’a qu’une seule envie : partir. Il s’installe un peu par hasard à Berlin, ville de tous les paradoxes. Sans vraiment en comprendre les enjeux, le jeune Frenchie s’attaque au symbole de la division allemande. Sa seule arme : de vieux pots de peinture, quelques pinceaux abîmés et une créativité sans borne. Pour la première fois depuis sa construction le 13 août 1961, le « Mur de la Honte » se colore.

 

The Dissident : comment un gamin de Lyon s’est-il retrouvé dans le Berlin des années 80 ?

Thierry Noir : Une envie de changement, une nécessité. J’ai essayé de vivre en France, mais ça n’a pas marché. J’avais besoin de vivre de mon travail, pas de chômage ou de petits boulots temporaires. J’ai donc débarqué un peu perdu à Berlin Ouest, en janvier 1982, après 21 heures de train. Heureusement que j’étais jeune, ça m’a sauvé la vie, je crois. Assez rapidement, j’ai trouvé la maison dans laquelle j’allais vivre pendant vingt ans : un ancien hôpital transformé en squat de jeunes artistes, juste en face du Mur. C’était un endroit très mélancolique où il ne se passait pas grand-chose. Habiter si près du Mur a changé ma vie. J’ai commencé à devenir créatif pour me protéger de cette atmosphère morne. J’ai sorti toute une création de moi, que je ne connaissais pas.

 

Vous êtes le premier à avoir peint sur le Mur. Qu’est-ce qui a impulsé un tel acte ?

Dans le squat, vivait un autre Français, Christophe Bouchet, avec qui tout a commencé. On était en 1987 et c’était le 750e anniversaire de Berlin. De chaque côté du Mur se jouait une course à la rénovation de la ville pour faire de sa partie de la ville une vitrine. Tous les soirs, avec Christophe, on faisait le tour de Kreuzberg, notre quartier, pour récupérer des pots à moitié vides délaissés par les peintres ouvriers. Petit à petit, on a commencé à stocker pas mal de matériel : des morceaux de bois, des pinceaux, des pigments… Une nuit, on a décidé de peindre le pan de mur juste derrière notre squat. On se relayait : l’un peignait, l’autre surveillait. Peindre sur le Mur était donc une improvisation organisée.

Le mur de Berlin et les dessins de Thierry Noir © Thierry Noir

Le mur de Berlin et les dessins de Thierry Noir © Thierry Noir

 

D’ailleurs, parlez-nous un peu de cette première peinture…

J’ai fait ce que je savais faire. C’est à dire : pas grand chose ! J’ai refais le dessin que j’avais fait à Lyon deux ou trois ans plus tôt, qui m’avait valu d’être viré de mon boulot à la sécurité sociale. Mon style actuel est venu un peu plus tard, en peignant tous les jours sur le Mur. J’ai appris à travailler avec ces blocs de béton de 3,60 mètres de haut et 1,20 mètres de large. Mon message est un message de fête. Je ne suis pas un artiste politiquement engagé, je ne veux pas imposer un message aux autres. De toute façon, le street art est nécessairement politique puisque peindre dans la rue change la vie de la cité. Je pense que ma peinture est un petit bout de couleur dans la ville.

 

Peindre sur le Mur de la Honte…Même pas peur ?

Officiellement, le Mur était du côté Est puisqu’il était construit cinq mètres en retrait de la vraie frontière qui divisait Berlin Est et Berlin Ouest. Le fait de peindre à Berlin Est était donc déjà quelque chose de dangereux. Les garde-frontières de l’Allemagne de l’Est pouvaient passer de l’autre coté du Mur quand ils le voulaient. Heureusement, j’était assez jeune et rapide pour partir en courant me cacher. Un jour, en mai 1984, Christophe Bouchet et moi avons fixé un pissoir sur le Mur pour rendre hommage à Marcel Duchamp. Mais là, les soldats n’ont pas vraiment apprécié… Ils sont venus avec des Kalachnikov et ont tout démonté. Mon but n’était pas de provoquer les soldats de Berlin Est, donc on a arrêté d’accrocher des objets, des bouts de bois, des portes, etc. sur le Mur. Mais on a continué à peindre, plus que jamais.

L'atelier de Thierry Noir à Berlin © Sophie Lamberts

L’atelier actuel de Thierry Noir à Berlin  © Sophie Lamberts

Comment vos peintures ont-elles été reçues ?

Le Mur de Berlin était un tabou dans la société allemande. Le peindre, c’était briser ce tabou. Étant Français, je n’étais pas vraiment concerné par tous ces enjeux, je ne me rendais pas compte que les réactions auraient pu être aussi violentes. Les voisins, les passants… tous étaient choqués de voir que je peignais de grandes fresques colorées sur le Mur. Certains avaient déjà fait de petits dessins, mais ce que j’ai fait là était complètement nouveau. À l’époque, ça ne se faisait pas de peindre sur le Mur. Souvent, j’ai dû arrêter de peindre, j’ai dû m’expliquer aux autres, encore et encore. Au final, je passais plus de temps à parler qu’à peindre !

 

Le 9 novembre 1989, le Mur tombe. Qu’est ce que ça fait de voir toute son oeuvre entièrement détruite ?

Je n’ai pas pleuré la chute du Mur. Ça aurait été un peu arrogant de ma part de regretter le Mur en tant que support de mes peintures. Le Mur n’était pas une oeuvre d’art, c’était une machine à tuer qui a coûté la vie à 139 personnes. Et puis, quand le Mur est tombé, on a découvert une autre ville : Berlin Est. C’était une autre planète pour un berlinois de l’Ouest. Les couleurs, les formes et les valeurs de l’Est étaient totalement différentes. La ville entière était une opportunité pour nous, il y avait des magasins abandonnés, pas de contrôle sur les licences d’alcool, sur les normes… Des bars et clubs clandestins ont commencé à voir le jour. On écoutait de l’acide house, de la techno… C’était dingue.

La chute du mur. Berlin, 1989 © Raphaël Thiémard

La chute du mur. Berlin, 1989 © Raphaël Thiémard / Flickr

 

La ville de Berlin Est vous a-t-elle inspiré ?

Oui. La chute du Mur a permis la rencontre des artistes de l’Est et ceux de l’Ouest. Une rencontre explosive, un choc énorme. C’est ce qui rend Berlin, encore aujourd’hui, unique.

 

Vous espériez la chute du Mur dans les années 80, et aujourd’hui, vous vous battez pour sauver ce qu’il en reste avec l’East Side Gallery, la plus grande galerie permanente en plein air dans le monde. Un peu paradoxal…

L’East Side Gallery c’est le seul long morceau de Mur qui reste et qui montre que le Mur n’était pas une oeuvre d’art mais un truc horrible dans la ville. L’East Side Gallery est un mémorial. Il y a tellement de nouveaux murs dans le monde qui poussent, avec de nouveaux noms et de nouveaux systèmes de contrôle. En tant qu’artiste de Berlin, on veut dire « ne refaite pas les erreurs de vos parents ».

 

East Side Gallery © Marta N. Nimeviene / Flickr

East Side Gallery © Marta N. Nimeviene / Flickr

 

Imaginez : vous pouvez peindre une dernière fois, juste une. A quoi vous attaqueriez-vous ?

Aujourd’hui, ce n’est même plus moi qui choisi où je peins. Des personnes le font pour moi. Mais si j’avais une totale liberté, comme à mes 20 ans, je pense que je peindrais un train. En Allemagne, c’est considéré comme un crime. On est même recherché par la police fédérale ! Donc, oui, j’aimerais bien peindre un train.

 

Sophie Lamberts

Auteur invité
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