Trublion, rappeur : « La poésie et la radicalité de Ferré m’ont scotché ! »

Thomas, aka Trublion : "Ferré me pousse à mettre la barre très haute". Photo B.D.

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Et en tant que Trublion, depuis quel âge tu rappes ?

Trublion : Je devais avoir aux alentours de 14 ans. Je dis toujours « depuis plus de 10 ans » d’habitude, mais je me rends compte qu’en fait ça va faire 15 ans !

Déjà à l’époque tu te faisais appeler Trublion ?

Non j’ai eu plusieurs blazes, dont Mas Singjay pendant ma période reggae. J’ai toujours aimé explorer des univers un peu différents. Après c’est devenu Trublion. J’aime bien la définition du mot : semeur de trouble. Ça peut être de bousculer un peu les choses dans la société et dans le rap, sans prétention. Quand j’entends ce qu’on appelle le rap aujourd’hui, j’ai l’impression d’être sur une autre planète.

Pourquoi le rap et pas le reggae ?

Ce qui me plait c’est le fond, le côté contestataire. Les groupes que j’ai écouté étaient des groupes très engagés, avec un vrai discours. C’est ce qui m’a parlé. J’aime cette manière dont on voit le monde, pas forcément l’expliquer, mais plutôt comment on le ressent. Mine de rien, c’est un art assez intimiste, il y a beaucoup de gens qui écoutent du rap seuls dans leur chambre et il y a un certain rapport à la solitude. On s’adresse directement à l’auditeur.

En tant que rappeur, quelles sont les valeurs, les messages que tu veux faire passer à la société ?

Je revendique les valeurs originelles du hip hop, sans aller jusqu’au côté zulu nation. Les valeurs de base sont déjà très bien et si elles étaient respectées, ce serait super : peace, love, unity and having fun. Ça me correspond bien. Je pense que le having fun a été un peu pris d’une mauvaise manière. Certains l’ont vu comme une ouverture à l’ultralibéralisme, pour vendre des produits. Après, je tiens aussi beaucoup à l’esprit critique, la fraternité… Des valeurs assez simples en fait, qui ne sont pas forcément respectées dans le rap mis en avant. Mais elles existent et vivent toujours, il y a des échanges entre les disciplines, les danseurs, les grapheurs. Il y a toujours un esprit familial. On aime bien un petit morceau contestataire dans un album histoire de l’avoir fait, mais dans la démarche de A à Z c’est assez rare.

Selon toi, c’est quoi le rôle du rap dans la société ?

C’est une manière de parler des quartiers populaires étant donné que c’est là qu’il est né, surtout aux États-Unis. En France, c’était un peu moins le cas parce que le rap avait déjà été quasiment récupéré par un milieu un peu bobo dès le départ, mais ça a quand même permis de faire un état des lieux de ce qu’il se passe dans nos quartiers. Ceux qui ont envie de prendre la parole la prennent. Ce qui a fait que je suis dans le rap aussi, c’est que j’aurais beaucoup aimé pouvoir jouer d’un instrument mais je n’ai pas eu l’occasion et pas forcément assez insisté auprès des parents pour en faire. Alors que l’écriture, c’est quelque chose qui est accessible à tout le monde : un papier, un crayon et voila. La forme rap est assez basique : un gars fait un peu de beat box dans la rue et après il n’y a plus qu’à balancer les textes.

Qu’est-ce qui t’a poussé à reprendre du Renaud puis du Ferré ?

Je ne sais pas de quoi c’est parti, ça m’a paru naturel. J’étais déjà un peu curieux d’aller explorer des univers musicaux différents. Quand je suis arrivé autour de la chanson et du texte, j’ai très vite fait le lien avec le rap. Pour Renaud, il y a eu une compilation qui était sorti, Hexagone 2001, et j’étais un peu frustré du résultat. Je voulais donner ma propre vision des textes. J’avais déjà l’idée de le faire sur Ferré, mais je savais que ce serait un gros boulot vu le monument qu’il représente ! Donc Renaud c’était plus un coup d’essai. On a diffusé rapidement sur Internet, il n’y avait que quatre titres. J’ai aussi beaucoup aimé Brel, Brassens.. Mais Ferré m’a scotché. J’ai dû mettre stop au début pour comprendre la claque que j’étais en train de prendre ! Le propos, la radicalité, la lucidité, la poésie, le rapport à la liberté…

Tu t’es aussi intéressé à l’homme qu’il était ?

C’est venu après, à un moment où je m’intéressais à l’anarchie. Disons qu’il a passé les plats ! Son rapport aux femmes n’est pas forcément ce que j’aime le plus chez Ferré, mais je crois qu’il était vraiment en réaction à ce qu’il vivait, très instinctif, donc c’est pas forcément  des choses qu’il pensait dans le fond.

Est-ce que comme Ferré tu as aussi une forme de violence que tu canalises à travers la musique ?

La violence je sais pas, mais en tout cas par rapport à la musique et la forme qu’on a choisi sur scène, je parlerais plutôt d’animalité, de besoin d’extérioriser. Ça va aussi avec la radicalité de son propos. La violence, je ne la ressens pas tant que ça, même si c’est un sujet que Ferré traite aussi et qu’on peut ressentir chez lui. Mais le côté très instinctif et animal, c’est quelque chose que j’ai capté chez lui et que nous voulons retranscrire aussi sur scène. On a un batteur qui a une couleur assez rock dans notre groupe. On l’assume ! On n’hésite pas à en envoyer quand on joue des morceaux comme La Solitude par exemple. On les revisite à notre manière.

Trublion au festival Spot, à Nantes.

Trublion au festival Spot, à Nantes. Photo B.D.

Ferré t’a-t-il inspiré des idées pour la suite de ta carrière ?

Autour de Ferré, c’était assez frustrant de ne reprendre que 16 titres. J’ai des petites idées en tête, mais je sais que ça ne verra pas le jour dans la suite de ce qu’on va faire. Je ne résisterai pas longtemps ! J’ai beaucoup de textes et de morceaux à moi de côté, plein de matière à mettre bien en forme. Ce que m’a inspiré Ferré, c’est de monter le niveau d’exigence. Après avoir joué ses morceaux, je mets la barre très haute pour mes textes et les musiques qu’on aura à jouer. Ce projet a aussi été l’occasion d’une belle rencontre avec le groupe La vie d’artiste, qu’on avait créé spécialement pour l’occasion. On s’est super bien entendu et on a envie de continuer la musique ensemble.

Vous êtes combien ?

On est quatre. Un bassiste très polyvalent, David Hazak aka Monsieur Groove, pour du jazz reggae et hip hop, Pierre Grenet le batteur, qui a un jeu assez rock, Supafuh aux machines qui est lui aussi auteur, MC et donc arrangeur, beat maker et DJ. C’est lui qui a réalisé le disque. C’est une des rencontres très importantes pour moi tant au niveau musical que sur la vision artistique en général.

Il y a aussi les relations entre les hommes et les femmes. Comment cela s’inscrit dans ta création ?

Ce n’est pas une question centrale pour moi. Je pense que c’est un combat qui doit se mener parmi tous les autres combats. Ce n’est pas à délaisser, c’est sûr. Mais dans ma perception des choses, les questions sociétales, de genre, d’identité, arrivent un peu en second plan par rapport aux questions de lutte des classes, d’égalité. On a beau mettre un noir ou une femme à un poste-clé, ça ne va rien changer, il faut que la répartition des richesses se fasse déjà sur la surface du globe entière, dans chaque pays. Pour moi, ce sont des combats parallèles. Dans les mouvements ouvriers, quand à un moment des femmes prennent la parole et demandent de ne pas oublier le combat féministe, je pense que ça doit aller avec, et non pas prendre le pas sur la question centrale.

Quand tu parles de lutte des classes, tu as une approche marxienne des choses ?

Je n’ai pas vraiment d’idéologie, je préfère prendre des choses là où ça me parle et je pense qu’il y a encore le problème central de la répartition des richesses, que chacun puisse être autonome dans le lieu dans lequel il vit sans aller piller les ressources du Sud. Si tout le monde avait de quoi subvenir à ses besoins, je pense que beaucoup de problèmes seraient réglés.

Finalement, c’est quoi ta vision de la société ? Quel genre de secousses ressens-tu dans le monde qui t’entoure ?

Je pense qu’il y a des germes. En caricaturant un peu, plus l’oppression étatique, anti-démocratique, médiatique, consumériste, est forte, plus il y aura des marges totalement à l’opposé. On revient à des envies d’autonomie, à des choses un peu plus simples. Mais je pense que le combat va être de plus en plus dur, parce qu’on est complètement assommé. Les jeunes générations, ce n’est pas pour leur lancer la pierre, mais elles naissent avec des choses qui deviennent instinctives pour elles. C’est dur de comprendre que d’autres vies sont possibles. Rien que dans l’imaginaire, pouvoir penser autrement que ce qu’on nous fait ingurgiter toute la journée, je trouve que ça va devenir dur.

En même temps, plus la crise sociétale et humaine devient importante, plus la soupape a des chances d’exploser aussi. Ce n’est pas ce qu’on peut souhaiter, car ce sera forcément très difficile. Quand on voit des pays comme la Grèce, ça fait assez peur. Mais je pense que ces germes seront toujours là, même parmi les jeunes générations, parce qu’il y a quelque chose d’instinctif. On a tous en nous le moyen de dire non à un moment, j’espère juste que ça n’arrivera pas trop tard.

Modifié le 09/10/13 à 17:50

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Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.
Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.