Ukraine : l’Occident et le piège de Poutine - The Dissident - The Dissident

Ukraine : l’Occident et le piège de Poutine

De gauche à droite, à Minsk : Alexandre Lukachenko, Vladimir Poutine, Angela Merkel, François Hollande et Petro Porochenko. Photo DR

De gauche à droite, à Minsk : Alexandre Lukachenko, Vladimir Poutine, Angela Merkel, François Hollande et Petro Porochenko. Photo DR

Depuis la fin des différentes crises balkaniques qui ont touché l’ex-Yougoslavie, l’Europe vivait dans la paix et dans l’idée que la guerre était définitivement chassée de son territoire. Or, depuis le début de l’année 2014, un nouveau conflit a émergé en Ukraine, dont le bilan officiel, probablement sous-estimé, est déjà particulièrement lourd pour notre continent, en l’occurrence plus de 6000 morts selon l’ONU [1]. Les médias occidentaux ne semblent pourtant guère s’en émouvoir.

Certains de nos journaux reprennent en effet la propagande du nouveau gouvernement ukrainien, qui laisse penser que la majorité de la population, y compris dans l’est du pays, lui est favorable, et que les rebelles sont principalement des soldats russes déguisés [2]. Dans les faits la situation est beaucoup plus complexe, une rébellion ne pouvant tenir le terrain contre une armée, aussi mal équipée et motivée qu’elle soit, sans un soutien actif de la population locale, ce que les occidentaux refusent de voir. En effet, les troupes ukrainiennes loyalistes sont aujourd’hui considérées comme une puissance d’invasion par une large part de la population de l’est de l’Ukraine russophone [3] et leurs exactions sur les civils ne font que renforcer ce sentiment. Que s’est-il donc passé depuis la révolution de Maïdan de février 2014 pour en arriver là ?

Un gouvernement ukrainien prisonnier des ultra-nationalistes

La situation actuelle est en large partie le résultat d’une stratégie de Vladimir Poutine d’un cynisme total, qui repose sur une logique assez simple. Étant donné que les ukrainiens de l’est n’étaient pas spécialement favorables à un rattachement à la Russie [4], se sentant bien en Ukraine et ne s’inscrivant pas dans une logique conflictuelle, il fallait les monter contre ceux de l’ouest. Pour cela, rien de mieux que de pousser, par l’intermédiaire de provocations violentes vraisemblablement orchestrées par les services secrets russes (à commencer par la prise de bâtiments officiels par les mercenaires à Sloviansk en avril sous la direction d’Igor Strelkov, un citoyen russe qui a travaillé pendant longtemps pour le FSB, le service de renseignement russe qui a succédé au KGB), le nouveau gouvernement ukrainien issu de Maïdan, a envoyé l’armée contre son propre peuple, ce que ce dernier a fait, suivant l’opinion des nombreux conseillers occidentaux, dont ceux de la CIA [5].

Une fois le conflit déclenché, les choses ne pouvaient que s’envenimer au fur et à mesure du temps : les troupes loyalistes ukrainiennes, consécutivement à la forte augmentation de leurs pertes [6], commettent de plus en plus d’atrocités [7] tandis que le gouvernement se sent obligé d’envoyer les ultra-nationalistes, regroupés dans des bataillons de volontaires, faire le « sale boulot » sur le terrain, étant donné les nombreuses désertions ou refus de combattre d’une partie des soldats ukrainiens. Parallèlement, les civils de l’est de l’Ukraine, pour la plupart pacifiques et sceptiques face à la rébellion armée d’une minorité au départ, ont vu leur position évoluer du fait des bombardements indiscriminés des grandes villes (de nombreuses familles avec femmes et enfants ont été tuées) [8], de la politique nationaliste agressive des autorités de Kiev (dont la suppression de la langue russe comme seconde langue officielle dès le mois de février 2014 [9]) et des discours incendiaires contre la minorité russe des ultra-nationalistes ukrainiens comme Dmytro Iaroch (nommé très récemment ministre de la défense de l’Ukraine)…

L’échec de la diplomatie occidentale

Aujourd’hui, nous sommes arrivés à un point de « non-retour », dans le sens où l’ampleur des combats et la haine contre les troupes ukrainiennes qui s’est disséminée au sein des populations civiles de l’est ukrainien éloignent définitivement le Donbass de l’Ukraine et le voue à se rapprocher de la Russie. Parallèlement, les exactions de l’armée ukrainienne dans les zones russophones où elle intervient font qu’elle semble être de plus en plus perçue comme une armée d’occupation (à Konstantinovka par exemple [10]), ce qui sous-entend que la guerre n’est pas finie et qu’il existe un potentiel d’expansion du conflit à d’autres parties du territoire ukrainien, dans lesquelles se mêlent un nombre élevé de russophones et un mécontentement devant la politique et la faillite économique du nouveau gouvernement de Kiev. La zone occupée par les pro-russes pourrait donc bien s’étendre dans les prochains mois, ces derniers étant en passe de gagner la bataille des cœurs au sein de la population russophone ukrainienne.

La Russie est en train de mettre à mal la politique des occidentaux en Ukraine du fait d’une méconnaissance totale du pays de la part de ces derniers. Nos dirigeants ont eu la naïveté de penser que l’Ukraine était un pays ethniquement et politiquement homogène, au sein duquel tout le monde haïrait Vladimir Poutine et la Russie. Or, ce n’était pas le cas, puisqu’une part non négligeable de la population ukrainienne, qu’elle soit de souche russe ou non, conserve une attache forte avec la Russie. En conséquence, les gouvernements occidentaux n’auraient jamais dû cautionner l’intervention militaire lancée par le président ukrainien Petro Porochenko, un partenaire peu fiable et prisonnier des ultra-nationalistes. Une position diplomatique qui les place comme les alliés de potentiels criminels de guerre, ce dont Vladimir Poutine saura se servir dans le futur, notamment auprès de la population russophone ukrainienne.

 

[1] http://www.rfi.fr/europe/20150302-conflit-ukraine-russie-6000-morts-hcdh-onu/

[2] Par exemple, nous pouvons citer cet article paru suite aux élections législatives, qui, étant donné l’origine de son auteur, est forcément partisan : http://www.huffingtonpost.fr/anna-jaillard-chesanovska/legislatives-en-ukraine-coup-dur-propagande-russe_b_6065070.html

[3] Comme en témoigne les interviews prises sur le vif dans la rue à Donetsk dans ce documentaire pro-russe, qui ne peuvent pas toutes être manipulées: https://www.youtube.com/watch?v=7GzOaIXnkPs

[4] Avant la guerre civile engagée dans le Donbass, les enquêtes d’opinion montraient que le souhait d’un rattachement à la Russie était minoritaire dans la population.

[5] Ce que reconnaît le journal Le Monde, pourtant particulièrement virulent contre les russes : http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/05/05/la-cia-et-le-fbi-conseillent-ils-kiev_4411419_3214.html

[6] Selon un rapport officiel ukrainien, l’armée ukrainienne aurait perdu plus de 1000 hommes lors de la bataille décisive d’Ilovaïsk : http://uatoday.tv/politics/officials-report-1000-ukrainian-troops-died-in-ilovaisk-374994.html .

[7] Même s’il est impossible de tous les vérifier, étant donné la quasi-absence de journalistes occidentaux dans l’est de l’Ukraine (ce qui interroge par ailleurs), les nombreux témoignages diffusés par les sites internet favorables aux séparatistes pro-russes laissent penser qu’une partie des bataillons de volontairesukrainiens se livre effectivement à des exactions (exécutions sommaires, torture, viols…).

[8] L’écrasante majorité des victimes de bombardements dans la ville de Donetsk le sont du fait de bombardements de l’armée ukrainienne, les rebelles bombardant vers l’extérieur de la ville. Quelques exemples : http://www.liberation.fr/monde/2014/10/01/dix-morts-dans-les-bombardements-d-un-bus-et-d-une-ecole-a-donetsk-en-ukraine_1112528 , http://french.ruvr.ru/news/2014_11_25/A-Donetsk-un-obus-atteint-un-bus-deux-tues-8510/

[9] http://www.nrcu.gov.ua/en/148/556919/

[10] Des émeutes anti-ukrainiennes se sont produites le 16 mars 2015 dans cette ville du Donbass contrôlée par le gouvernement de Kiev suite à la mort d’une femme et de sa petite fille renversés par un blindé de l’armée ukrainienne : http://francais.rt.com/lemonde/1105-mort-d-fille-8-ans

Laurent Chalard
Géographe-consultant, Laurent Chalard est docteur de l'université Paris-IV Sorbonne. Auteur d'une soixantaine de publications, il s'exprime régulièrement dans la presse nationale concernant des sujets en lien avec ses recherches, allant de la géographie urbaine à la géopolitique en passant par la démographie. Son blog : http://laurentchalard.wordpress.com/about/