Une héroïne africaine : Lily Patience Moya - The Dissident - The Dissident

Une héroïne africaine : Lily Patience Moya

Shula Marks, éminente historienne, professeure à l’École d’études orientales et africaines (SOAS) de l’université de Londres, a écrit un livre intitulé Not Either Experimental Doll[1]. S’appuyant, sur un recueil de lettres, il relate l’histoire de trois femmes exceptionnelles : Mabel Palmer et deux Africaines, Lily Patience Moya et Sibusisiwe Makhanya.

Porter à la connaissance du public français ce récit est important. Aujourd’hui, le combat des femmes est devenu mondial. Les luttes des féministes, et pas seulement, pour une obtenir une égalité réelle entre les femmes et les hommes est relayée dans le monde entier via les réseaux sociaux. Ainsi, Shula Marks a orienté ses recherches sur les questions cruciales de race, de genre et de classe qui sont essentielles à la compréhension de l’histoire du XXe siècle en Afrique du Sud.

Son ouvrage favorise la compréhension du système d’apartheid instauré en 1948 en Afrique du Sud. Dans ce passionnant récit, Shula Marks met en exergue la situation des femmes africaines et les effets conjugués de la discrimination raciale et sexiste. Vient s’ajouter, en 1953, la mise en place de l’éducation bantoue par le parti national, qui offre très peu de débouchés professionnels aux filles. Elles sont de fait exclues des carrières scientifiques. Les seules opportunités possibles sont les métiers de domestiques, ménagères, blanchisseuses et enseignantes. Généralement très peu instruites, les femmes africaines sont fort mal payées.

Un témoignage éclairant sur l’histoire du féminsime

C’est au début de l’année 1949, que Mabel Palmer, militante féministe libérale et universitaire, reçoit la lettre d’une jeune lycéenne âgée de 15 ans qui réside à Umata au Transkei. Elle se prénomme Lily. Sa détermination et son franc parlé séduisent Mabel. Elle s’engage à la parrainer financièrement. Lily est admise à Adams College, une institution prestigieuse, située au Natal. Mais elle n’est pas préparée à supporter les humiliations, les brimades. Elle ne supporte pas la solitude. Elle espère trouver en Mabel une véritable amie, mais ce n’est pas possible. Les deux protagonistes de ce récit ne se comprennent pas. Elles vivent dans des univers totalement étanches. Lily vient d’un milieu modeste, elle ne connaît pas les codes de la société bourgeoise blanche sud-africaine. Mabel ne sait rien à propos des cultures africaines et, d’ailleurs, s’y intéresse-t-elle ? Dans une de ses lettres, Lily se livre ainsi à Mabel : « Vous ne pouvez pas me laisser seule dans ce monde sans merci. » Les lettres de Lily Moya sont particulièrement déchirantes et fourmillent d’informations de premier plan.

Après avoir fui la violence de son milieu traditionnel, parce qu’elle ne veut pas épouser un homme qu’elle ne connaît pas, comme l’exige le droit coutumier, Lily se plaint de ses mauvaises conditions d’existence, de la ségrégation raciale, du harcèlement moral. Minoritaire dans une classe de garçons, elle est isolée parce que Xhosa au sein d’une groupe zoulou. Lily a dû gérer seule des agressions sexuelles à Adams College.

La pression psychologique devient de plus en plus forte, elle se sent incomprise, abandonnée par celle qui ne veut pas être son amie, Mabel. Elle sombre dans la dépression. Schizophrénique, elle est internée pendant vingt-cinq ans dans différents hôpitaux psychiatriques. Elle en réchappe définitivement en 1976. Curieusement, c’est l’année de la révolte de Soweto et le point de départ de la disparition de l’éducation bantoue.

Lily Moya, par son obsession à vouloir faire des études, est une héroïne, une combattante de la liberté

L’étude remarquable de Shula Marks peut éclairer d’un jour nouveau l’histoire des débats féministes d’aujourd’hui. De tout temps, les femmes se sont regroupées et ont noué des liens de solidarité pour affronter les problèmes rencontrés en Afrique. Courageuses, battantes, les Africaines ont joué un rôle majeur dans la disparition de l’apartheid. Et, pourtant, leurs contributions aux luttes de résistance ont été minorées pratiquement jusqu’à la fin du XXe siècle. Lily Moya, par son obsession à vouloir faire des études, est une héroïne, une combattante de la liberté. Comment ne pas se souvenir que sous la période de l’apartheid, les jeunes filles étaient peu nombreuses à pouvoir envisager de poursuivre des études supérieures. Lily incarne cette jeunesse noire qui a contribué à écrire une nouvelle page de l’histoire sud-africaine. Ce n’est pas un hasard si les écoles ont toujours été des laboratoires et des forteresses de la résistance.

Pour conclure, j’ai fait revivre Lily Moya au XXIe. De nos jours, elle serait sûrement afro-féministe. Né aux États-Unis, ce mouvement a été principalement impulsé par Angela Davis. Ce courant féministe considère que la voix des femmes noires ou afro-descendantes n’a pas trouvé sa place dans le mouvement féministe « occidental ». Lily aurait aimé l’essai de l’écrivaine nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie[2] qui prodigue les conseils suivants :

« Apprends à lire Chizalum. Apprends-lui à lire à aimer les livres. Le mieux est encore de lui montrer simplement l’exemple du quotidien. Si elle te voit lire, elle comprendra que c’est une bonne chose. Même si elle ne devait pas aller à l’école et se contenter de lire des livres, elle aurait sûrement davantage qu’un enfant éduqué de façon conventionnelle. Les livres l’aideront à comprendre et à questionner le monde, ils l’aideront à s’exprimer, et ils l’aideront dans tout ce qu’elle voudra faire plus tard : qu’elle soit cheffe, scientifique ou chanteuse, les compétences apportées par la lecture seront utiles dans tous les cas. Je ne parle pas de livres scolaires. Je parle de livres qui n’ont rien à voir avec l’école, d’autobiographies, de romans et de livres historiques. »

Lily Moya n’est « pas une poupée expérimentale ». Elle a ouvert la voie de la connaissance pour les filles dans un pays qui a instauré un racisme d’État : l’Afrique du Sud.

[1] Marks, Shula, Not Either Experimental Doll : The separate Worlds of Three South Africain women, Pietermariztburg, University of Natal Press, 1987.

[2] Ngozi Adichie, Chimamanda, Chère Ijeawele ou un manifeste pour une éducation féministe, Gallimard, 2017.

Chantal Ahounou est historienne, docteure en histoire de l'université Denis Diderot, Paris VII. Spécialiste de l'histoire de l'Afrique du Sud, elle s’est particulièrement intéressée aux conséquences de l'apartheid dans l'éducation entre 1948 et 1994. Son nouveau champ de recherche se focalise sur les formes de résistance des artistes, des poètes, des cinéastes et des intellectuels durant cette période.