Utopie et Territoires : le stade de Bahani

Terrain de football de Bahani aux Comores (c) Philippe Mérien

Terrain de football de Bahani aux Comores (c) Philippe Mérien

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… L’homme a posé la pierre sur la terre pour marquer un lieu dans l’univers inconnu – pour le mesurer et le modifier.

Vittorio Gregotti  –  Le Territoire de l’architecture.

La France socialiste venait d’expulser une gamine kosovare de l’âge de ma petite dernière et je me demandais si cette fille de quinze ans avait une tête de manouche ou un teint basané prononcé… Jusqu’où peut on aller dans l’inhumanité, me suis-je questionné, alors que l’avion descendait de la nuit vers cette île perdue de l’océan indien. Il pouvait sembler normal que des gens prétendument du côté de Jean Jaurès se mettent à se comporter comme les cerbères d’un entre deux armistices, chargeant leurs congénères dans des wagons en partance pour un lieu ultime, froid et sinistre, une sorte de Kolyma (1) du grand sud… Enfin, tout comme.

Dans le hall de cet hôtel situé près des Champs Elysées, ils étaient tous là, engoncés dans leurs fauteuils et leurs costumes bon marché. Quatre, cinq endimanchés à m’attendre, moi qui suit toujours en retard. Présentations, serrages de mains, formules de politesses et, sur la table basse, l’un d’entre eux étale une feuille de papier arrachée d’un cahier d’écolier. Consciencieusement dessiné au crayon de bois, s’offre à mon œil d’architecte le plan d’un terrain de football.

Un match se joue sur l'actuel terrain de foot de Bahani. (c) P.M.

Un match se joue sur le terrain de football de Bahani. (c) P.M.

Je me souviens très bien, il y avait Ali Assoumani, éboueur à la ville de Paris et content de l’être jusqu’à ce qu’il perde sa femme et ses deux filles dans le crash d’un des avions de la Yemenia devant Moroni (2). On ne sait pas très bien ce qui s’est passé. « Ces zincs sont tellement pourris », pensais-je en regardant l’hôtesse essayer de remettre un ordre illusoire dans la carlingue (beaucoup étaient déjà debout, excités à l’idée de retrouver Grande Comores). Une survivante, une seule, une jeune miraculée qu’on a retrouvée nageant dans l’eau noire. Il y a des jours où croire en Dieu ça sert à quelque chose, mais pas pour tout le monde. « Le décollage et l’atterrissage sont les moments les plus délicats », me répétais-je, en espérant que le pilote soit un vrai pro.

 » Nous sommes les représentants désignés de la communauté urbaine de Bahani et vous pouvez nous aider à réaliser un stade pour nos enfants « . Bon, je savais pourquoi j’étais venu mais tant de détermination m’a un peu surpris, je pensais que ça allait se faire relax, pas trop protocolaire. En fait, c’était le contraire, la chose se voulait sérieuse, très sérieuse. Sans comprendre pourquoi, le temps de siroter un café et de ne pas oser contredire ces vieux sages plein d’espoir, je me suis retrouvé investi de la maîtrise d’œuvre d’un stade aux Comores. Pas n’importe lequel, un stade aux normes internationales, un pour accueillir la Coupe du monde de football, à défaut celle des jeux de l’Océan Indien ont-ils eu la modestie d’ajouter. Moi qui ne faisait pas la différence entre un coup franc et un corner… But.

"...un stade aux normes internationales, un pour accueillir la coupe du monde de football..." (c) P.M.

« Un stade aux normes internationales, un pour accueillir la Coupe du monde de football… » (c) P.M.

Vous auriez osé, vous, les décevoir ?

Construire un immeuble ou un stade ce n’est pas la mer à boire.  » D’accord mais il me faut un peu de temps, il faut que je me renseigne, que je creuse, que je fasse le projet quoi… » Deux mois plus tard, nous nous retrouvons dans le hall d’un hôtel un peu moins huppé. Poussant, sans les renverser, les tasses de café robusta, j’étale mes deux plans A zéro (plusieurs fois la taille d’une feuille du classeur d’un collégien) et je leur explique les tenants et aboutissants de ce que le travail et le rêve ont fini par faire mien : le stade de Bahani. En réponse, eux, pas un mot, si peu : « Il faut qu’on en parle à la communauté. »

Deux autres mois plus tard, nous nous retrouvons dans une salle dévolue aux associations dans une banlieue périphérique teintée de rouge, ils sont tous là et moi, plus blanc que jamais, dans mon costume acheté à Amman chez un tailleur palestinien, dans les effluves de songes (3) cuisinés par de belles femmes colorées, c’est la fête, le grand départ pour le futur terrain de jeux de nos bambins : explications devant l’affichage du projet, éclats de rires et musique, bien sur, musique.

– Et maintenant on fait quoi ?

– Ben, on se trouve deux à trois millions de dollars et… Enfin, le plus simple serait que je me rende sur place pour voir un peu où l’on va le mettre ce stade.

Lorsque je sors de l’aéroport de Moroni Hahaya, il est deux heures du matin et ils sont une dizaine à m’attendre. Je vais passer sur les détails de cette histoire pour aller à l’essentiel… A mon copain de la Sorbonne, Mohamed Ali Dia, je lui avais dit : « 

Pourquoi tu as besoin de moi ? Ne me dit pas qu’il n’existe pas un architecte comorien pour vous gérer le truc, l’ère du colonialisme est révolue, enfin presque, je ne vais pas aller jouer le bon père blanc au milieu des noirs…

-Ecoute, me répondit-il, nous avons besoin d’une caution européenne, tu es en quelque sorte notre blanc seing, notre faire-valoir pâle.

-Vu comme ça, OK.

Moi je voulais bien aller jouer le Jacques Foccart (4) pour la bonne cause, mais il n’était pas question que cela me coûte un rond, je traversais une passe difficile. Alors les sages ont fait casquer la communauté, ils y sont tous allés de leur obole et je n’ai vraiment compris ce que cela représentait pour eux qu’une fois là bas.


(1) Varlam Chalamov – Récits de la Kolyma (Les récits de la Kolyma retrace l’expérience de Varlam Chamalov dans les camps du Goulag où se sont écoulés dix sept années de sa vie).

(2) Le crash de l’Airbus A 310 de la compagnie Yeménia Airways du 29 juin 2009 cause la mort de 152 personnes ne laissant qu’une survivante.

(3) Le songe est aussi un légume, il fait partie de ce que l’on appelle les « légumes lontan ».

(4) Jacques Foccart est un personnage central de ce que l’on appelle la Françafrique.

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Philippe Mérien
Philippe Mérien a un métier : Architecte. Il a aussi été berger dans les espaces situés au nord du Larzac, a voyagé dans les mondes et reste un écrivain sans éditeur. Dessin par son fils, Thomas.