Utopie et Territoires : le stade de Bahani

Terrain de football de Bahani aux Comores (c) Philippe Mérien

Terrain de football de Bahani aux Comores (c) Philippe Mérien

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Nombre de Comoriens habitent dans des maisons où vous n’oseriez pas ranger votre tondeuse à gazon, je dis cela sans moquerie aucune, juste parce que c’est un fait, une réalité qu’il ne faut pas occulter et je ne peux pas m’enlever de l’esprit que c’est un peu de notre faute. Pas de vous, pas de moi, mais de notre responsabilité nationale, la faute à la France quoi, et ça continue, encore aujourd’hui.

Vous savez, vous, que la France expulse de Mayotte environ 25 000 personnes (5) par an ? Mayotte… Chaque fois que vous parlez des Comores à un Français, un Mzugu, un blanc, il vous répond que oui, son beau-frère, prof de son état, est allé passer deux ans aux Comores, à Mayotte. Normal, il était payé, comme fonctionnaire, deux à trois fois plus qu’en France, enfin je veux dire que sur le continent, parce que Mayotte, c’est un peu la France, c’est même carrément la France.

– Et il n’y avait pas, sur place, un autochtone pour faire ton boulot, il n’y avait pas un instituteur noir éduqué, pour faire court ?

– Ben non, m’a répondu très sérieusement ce copain de gauche sur de son fait.

Ce soir là, je me suis dis que le colonialisme avait encore de beaux jours devant lui, si ceux qui votaient à gauche n’avaient pas conscience du vieux fond de racisme qui traînait dans leur idéologie.

La mise en place du futur stade de Bahani. (c) P.M.

La mise en place du futur stade de Bahani. (c) P.M.

En 1974-1976, sous couvert d’une parodie de vote organisée par la France, qui avait main mise sur l’archipel des Comores composé de quatre îles : Grande Comores, Anjouan, Mohéli et Mayotte (depuis le Nord vers le Sud – ne descend-on pas toujours vers le Sud ?) (6); Mayotte, grâce au poids d’une oligarchie locale orchestrée à onze heures d’avion de distance par Paris, Mayotte donc, reste dans la maison paternelle, oubliant en cela que son prétendu père blanc s’était substitué, bien avant, au père génétique noir (on devrait pousser les territoires vers la psychanalyse, l’humanité y trouverai son content). N’oublions pas que l’époque est à une quinzaine d’années de la chute du mur de Berlin, que Madagascar est rouge et que l’Elysée a besoin d’un œil occidental (bien pensant) braqué sur cette partie éloignée du monde civilisé.

« Tu vois, c’est là que Bob Denard s’entraînait avec ses hommes« , m’expliquait Ben Djae alors que nous passions devant une sorte de terrain vague désaffecté dans une Renault 5 déglinguée. Les trois autres îles ayant choisi l’abandon du colonialisme, 19 coups d’Etat, si je compte bien, ont émaillé, jusqu’à ce jour, les velléités d’indépendance des Comoriens. La France ne pardonne pas à l’archipel d’avoir cru en la Lune (7).

Toute utopie nécessite un recentrage contextuel et ce rêve aux normes FIFA (Fédération Internationale de Football Association – nous parlerons de sa transparence suisse une autre fois) m’y obligeait alors que j’arpentais son terrain en compagnie d’une ribambelle d’enfants. L’énergie volontariste était présente, mais il manquait au projet, outre plusieurs millions, l’eau courante, l’électricité, le tout à l’égout… Ces réseaux qui quadrillent avec une telle évidence notre territoire et dont on oublie qu’ils manquent à plusieurs milliards de nos congénères.

Le terrain de football de Bahani. (c) P.M.

Le terrain de football de Bahani. (c) P.M.

Un matin, regardant les brumes du Karthala, volcan nourricier et meurtrier de l’île, cela m’est venu comme une évidence : géothermie. Créer une centrale géothermique en s’aidant du sol volcanique, ainsi le stade mais aussi la ville et le reste auront l’électricité, l’énergie en continu sans dépendre de cette horrible centrale qui brûle du fuel crasseux sur la route de l’aéroport. Plus tard je lis cette phrase sur le pré-rapport du BRGM (8) :

Avec la mise au point de microcentrale à fluides binaires, on peut fabriquer sur l’île de Grande Comores de l’énergie électrique à partir de réservoirs géothermiques de type moyenne température comme cela a été fait en Autriche…

Dans les kwassa kwassa, des dizaines de Comoriens s’entassent afin de traverser les 70 kilomètres séparant Anjouan de Mayotte. Ces réfugiés en puissance fuient la misère d’une terre à la dérive pour l’utopie d’une France mythifiée qui ne raisonne qu’à l’aulne de ses intérêts stratégiques, dans l’oubli des trois mots vidés de tout sens situés en exergue sur le frontispice de notre République : liberté, égalité, fraternité.

Combien de réfugiés meurent par an dans les eaux hostiles de l’Océan Indien, bouffés par les requins ou les coecalanthes préhistoriques ? Personne ne le sait. Ce que l’on ne sait pas assez non plus, c’est que le nombre d’expulsés de nos frères et de nos sœurs comoriens qui cherchent à rejoindre leurs sœurs et leurs frères mahorais est équivalent au nombre d’expulsés du territoire métropolitain français. Si je compte bien, 25 000 expulsés de Mayotte + 25 000 expulsés de l’Hexagone (en fait 36 822 expulsés du territoire français métropolitain en 2012) = 50 000 (en fait 61 822 en 2012, environ). La France expulse donc, par an, plus de cinquante mille prétendants à la fraternité… Les Comoriens ne méritent même pas d’être comptabilisés dans les chiffres officiels des bannis.

En pleine nuit, je me suis réveillé dans le rêve d’une utopie, celui où la France aiderait les Comores (et s’aiderait elle-même à résoudre le problème des réfugiés autrement que par la répression) en construisant une centrale géothermique aux Comores. Voyons, 25 000 expulsés coûtent, je ne sais pas… peut être mille euros par personne, soit vingt cinq millions d’euros par an à vos impôts, une somme suffisante pour apporter aux gamins de Bahani l’électricité et, avec, le tout à l’égout et aussi ce fol espoir de jouer au football dans leur stade, là-bas sur le flan du Karthala, à Bahani, sur l’île de Grande Comores.

Une manière comme une autre de penser dissident.

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(5) 26 405 personnes reconduites à la frontière (dont 6400 mineurs) – chiffres année 2010 (citation préfet Hubert Derache in Malango Actualités).

(6) Voir le livre de Pierre Caminade : Comores-Mayotte : une histoire néocoloniale (Editions Agone).

 (7) Les iles des Comores signifie en arabe les iles de la lune.

(8) BRGM : Bureau de Recherches Géologiques et Minières – France.

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Philippe Mérien
Philippe Mérien a un métier : Architecte. Il a aussi été berger dans les espaces situés au nord du Larzac, a voyagé dans les mondes et reste un écrivain sans éditeur. Dessin par son fils, Thomas.