Valérie Igounet, l'extrême droite en ligne de mire - The Dissident - The Dissident

Valérie Igounet, l’extrême droite en ligne de mire

La fine équipe du Front National. Photo AFP/Eric Feberberg

La fine équipe du Front National. Photo AFP/Eric Feberberg

Si les analyses consacrées aux extrêmes-droites fourmillent sur les présentoirs des libraires, nombre d’entre elles regroupent souvent a priori, approximations, caricatures et autres présentations éculées… rendant inefficace tout combat politique. Un travers que pointe l’historienne Valérie Igounet, dont les travaux tranchent radicalement avec les études antérieures menées sur le sujet.

Historienne de l’Institut du Temps Présent, Valérie Igounet est spécialiste de l’étude des négationnistes et de l’extrême-droite en France. Un thème qui était déjà celui de son DEA (« Front National et négationnisme »), et auquel elle a consacré vingt années de recherches.Au lieu d’infiltrer les mouvements d’extrême-droite français comme l’ont fait certains journalistes,qui se sont faits passer pour des militants, elle a choisi d’enquêter en pratiquant de longs entretiens auprès des acteurs de cette mouvance.

Parmi eux ? Jean-Marie Le Pen, Louis Alliot, mais aussi Julien Sanchez (le jeune maire de Beaucaire), Robert Faurisson, Roger Garaudy, Jean-Gabriel Cohn-Bendit (frère de Daniel), Pierre Guillaume et « La vieille Taupe » (librairie d’extrême- gauche devenue maison d’édition)… Bien que sachant la volatilité et la dangerosité du témoignage oral, elle les a longuement interrogés, tout en épluchant la presse des extrêmes, les archives et les papiers personnels confiés par ses interlocuteurs. C’est ainsi qu’elle a pu publier Robert Faurisson, portrait d’un négationniste en 2012(Denoël) et Le Front National de 1972 à nos jours, le parti, les hommes, les idées en 2014 (Seuil).

Le négationnisme, métamorphose de l’antisémitisme 

Pour cerner Robert Faurisson, elle s’est également intéressée à son milieu familial, à ses condisciples, à ses anciens élèves incités à lire Mein kampf dans les cours qu’il a dispensé de 1958 à 1963 – décrits comme« anxiogènes » par le panel de témoins qu’elle a choisi. Ce qui n’a pas empêché l’universitaire d’être recruté à la Sorbonne et à Lyon II juste après cette période…

Valerie Igounet, Photo Emmanuelle Marchadour/Seuil

Valerie Igounet, Photo Emmanuelle Marchadour/Seuil

Dans ses travaux, elle montre un personnage violent, aigri, un chercheur de seconde zone et, de surcroît, un homme antisémite. Car, rappelle Valérie Igounet, le négationnisme est bel est bien la métamorphose de l’antisémitisme, lié au négationnisme révolutionnaire d’ultra-gauche d’un Pierre Guillaume, qui nie l’Holocauste, l’existence des chambres à gaz et de la « solution finale ». Robert Faurisson détestera le livre qui lui est consacré, mais n’intentera aucun procès à son auteure, dont le travail s’avère irréprochable. Et ce, malgré les difficulté inhérentes au milieu négationniste, une sphère particulièrement fermée, où l’on est réticent à l’entretien.

« Ennemis politiques »

Alors que les universitaires Pierre Vidal-Naquet et Pierre Milza, qui suivent ses recherches, sont en désaccord avec elle sur sa méthode (estimant qu’un historien doit travailler sur les documents du passé), Valérie Igounet se propose d’effectuer des entretiens d’individus négationnistes, sans compromission.« Il n’y a pas pire que le négationnisme et ses discours mensongers », souligne-t-elle, elle qui ira jusqu’à quitter un entretien avec Henri Roques, collaborateur notoire pendant la guerre, en raison de ses propos intolérables. « Je travaille sur des ennemis politiques, ajoute-t-elle. Avec Maurice Bardèche (beau-frère de Robert Brasillach exécuté après la Libération, ndlr), on ne se serre pas la main ».

Sur le terrain, il lui faut capter l’immédiateté des paroles et des témoignages oraux. Écouter, contredire, puis relire les entretiens par ses interlocuteurs. Éthiquement, elle ne peut tromper les gens et veut être certaine de restituer les bonnes paroles. La relecture in extenso des textes destinés à être publiés fait l’objet de discussions avec les témoins-lecteurs, dont l’avis est primordial. C’est ainsi, en effet, que la confiance s’instaure. Permettre à ses interlocuteurs d’apporter des corrections avant publication montre l’honnêteté du questionneur. D’ailleurs, certains ne se confient et ne se dessaisissent de leurs correspondances privées qu’à ce prix.

« On n’agira pas efficacement contre le FN en se limitant à des injures »

Même technique avec le Front National, pour lequel, affirme-t-elle avec force, on ne pourra agir efficacement « en se limitant à des injures. Il faut faire l’effort de le connaitre, de décortiquer son programme. Il faut argumenterLa gauche l’assimile au fascisme, elle se trompe de terrain et d’époque. Il faut attaquer politiquement le FN en déconstruisant calmement son discours », appuie la chercheuse.

Dans son analyse ? Elle met en avant l’électorat ouvrier qui a basculé des partis de gauche au FN, attiré par le discours social, anticapitaliste, anti-mondialisation et anti-inégalités, mais aussi motivé par la lassitude et le rejet des partis qui se relaient au pouvoir .

Sans aucune connivence, Valérie Igounet a ainsi rencontré anonymes, électeurs et (futurs) élus. Décortiqué des témoignages et des archives inédites de la Ligue Communiste Révolutionnaire, étudié le discours de ceux qui ont pratiqué l’entrisme, quitté le FN et ouvert leurs archives, à l’instar de Franck Timmermans (qui rejoindra Bruno Mégret). Sans oublier de consulter le « guide du militant », qui permet de mieux décrypter les dires des interviewés.

Une information solide et efficace

Même Jean-Marie Le Pen la rencontrera plusieurs fois, lui faisant visiter le domaine et le manoir de Montretout, à Saint-Cloud. Des documents du siège du parti, jusqu’alors archivés en interne, lui seront remis. Louis Alliot la recevra également, contrairement à Marine Le Pen. Quant à Jean-Marie Le Pen, il aurait envisagé une action en justice sur la partie financière de l’étude, avant d’y renoncer. L’affaire de l’héritage Hubert Lambert, du nom d’un riche cimentier, constitutive du financement du parti, est encore dans les mémoires…

Un travail de longue haleine donc, qui montre combien le témoignage oral est consubstantiel de l’histoire du temps présent. Et peut apporter davantage que les seules sources écrites, matériau de l’historien classique. À travers cette accumulation de témoignages, l’historien du temps présent peut en effet établir une information solide, efficace… et exploitable dans un combat politique refusant les approximations et les arguments à l’emporte-pièces qui nuisent à la démocratie.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.