Vio.Me, une utopie autogestionnaire grecque

© Film des deux rives

Dans les années 1970 il y a eu les montres Lip en Franche-Comté ou encore l’imprimerie Caron-Ozanne en Normandie. Plus que jamais, à l’heure des politiques d’austérité, l’autogestion continue d’inspirer les imaginaires. La scop Vio.Me, qui produit des savons naturels en Grèce, incarne ce souffle et cet espoir retracé par le documentaire : Prochain arrêt Utopia d’Apostolos Karakasis (sorti en France en mars 2018).

C’est un scénario endémique de la faillite du modèle néolibéral. En automne 2008, la crise des subprimes impacte de plein fouet les États-Unis et l’Europe. Un an plus tard, la Grèce de Giorgos Papandréou en prend un sérieux coup. Le secteur du bâtiment s’effondre. Vio.Me, abréviation de Viomichaniki Metaleftiki, créée en 1961 à Thessalonique par la famille Philippou, est une entreprise de fabrication de colle pour carrelage. En 2010, au moment de la crise, elle fait un choix lourd de conséquences en transférant la majeure partie de son capital de 2 millions d’euros pour renflouer sa maison-mère, la multinationale Philkeram-Johnson, qui fabrique des carreaux de céramique. Cela s’avère catastrophique pour les 70 salariés de l’usine : licenciements, retards dans les paiements des paies, suppression des primes, arrêt de travail forcé. Ils se retrouvent avec à peine plus de 350 euros par mois d’allocations pour vivre. La direction cesse de payer ses fournisseurs. Philkeram Johnson (acronyme de Philippou et keramika, « céramique » en grec) dépose le bilan en mai 2011.

Une autogestion sans le savoir

Le syndicat des ouvriers de Vio.Me n’a pas une philosophie « réformiste », pour reprendre le vocable préféré de certains de nos éditorialistes favorables à la loi du marché. Et, surtout, il n’a pas un fonctionnement vertical, avec une direction qui déciderait à la place de ses adhérents. C’est donc collégialement que les salariés décident d’occuper leur usine. En juillet 2012, ils lancent un mot d’ordre que n’auraient pas renié les soixante-huitards : « Vous ne pouvez pas, nous ne le pouvons ! »

Au préalable, la propriétaire de Vio.Me, Christina Philippou avait déclaré ne pas pouvoir rouvrir le site. Qu’à cela ne tienne, en 2013, une partie des ouvriers déterminés redémarrent la production à leur profit. Sans le savoir, ils appliquent une théorie d’autogestion dont la racine est un mot grec – il n’y a pas de hasard –, « autós » (« soi-même »). Cette forme d’organisation collective non hiérarchisée remonte à la révolution industrielle. Elle a été un socle idéologique important pour l’Association internationale ouvrière, fondée le 28 septembre 1864 à Londres. « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », disait Karl Marx dans une citation récupérée fort mal à propos par la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa.

Au contact des divers mouvements de solidarité autour de nous, on a pris conscience que ce qu’on faisait s’appelle de l’autogestion. C’est un mot qu’on a découvert en cours de route

Mais, revenons à notre usine à Thessalonique ! Barbu, le teint hâlé du Méditerranéen, Makis Anagnostou est l’un des porte-paroles emblématique de la scop (société coopérative et participative) de Vio.Me. Nous le rencontrons à Paris le 22 mars, lors de la manifestation des fonctionnaires et des cheminots. Dans le troquet place de la Bastille où Makis est attablé, l’ambiance est électrique. « Les mesures anti-ouvrières du gouvernement Macron sont reçues par une mobilisation importante de la part des travailleurs. J’aimerais bien que ce soit la même chose dans mon pays », commente-t-il. Autour de nous, crépitements de fumigène, cohortes de CRS, odeurs de merguez et slogans révolutionnaires hurlés par des mégaphone. Les yeux pétillants de Makis ne cillent pas. Ils expriment une vérité, à la fois abrupte et sereine, celle de la lutte : « On a commencé par la pratique avant la théorie, analyse t-il. On a fait remarcher l’usine Vio.Me parce qu’il n’y avait pas d’autres solutions. Au contact des divers mouvements de solidarité autour de nous, on a pris conscience que ce qu’on faisait s’appelle de l’autogestion. C’est un mot qu’on a découvert en cours de route. » Cette idée sulfureuse a été portée par les anarchistes comme Pierre-Joseph Proudhon, mais aussi par les communistes. Dans le documentaire, une étoile rouge apparaît subrepticement dans l’usine occupée : « Ce que nous faisons participe d’un projet communiste, au sens littéral du terme, décrypte Makis. C’est la mise en commun de nos vies, de la socialisation des moyens de production. Pas selon la tournure avec laquelle ce mot a été dévoyé dans l’histoire du XXe siècle. »

De la colle pour carrelage au savon bio

À l’instar de la Commune de Paris en 1871, de la Révolution espagnole de 1936, de l’esprit  de mai, et, récemment, de Nuit debout, les ouvriers de Vio.Me se sont placés sous le signe d’assemblées générales souveraines. Sans pour autant rejeter les idées venues du dehors : « On cherchait à réaliser des affiches, à faire des interventions à l’extérieur, relate Makis. Le mouvement de solidarité nous a suggéré d’organiser des concerts qui nous ont permis en deux jours de récolter l’argent dont on avait besoin. C’est aussi au cours d’une réunion avec le comité de solidarité qu’on nous a dit : “La colle pour carrelage fabriquée par l’usine est devenue invendable à cause de la crise du bâtiment. Vous devriez faire des produits d’entretien qui pourront être vendus en masse”. »

« Bon sang, mais c’est bien sûr ! », se serait exclamé le commissaire Bourrel de la série Les Cinq Dernières Minutes. Dès lors, les autogestionnaires de Vio.Me vont se tourner vers la production écolo : « Une partie des travailleurs de l’usine avait déjà une conscience écologique, précise Makis. Nous avons tenu à ce que soit écologique, d’abord pour des raisons purement économiques. Ça revenait beaucoup moins cher et c’était plus facile que ce soient des produits naturels. Un ingénieur-chimiste italien a travaillé sur la composition de nos produits pour qu’ils soient inoffensifs et vraiment écologiques. » Toute expérimentation génère quelques ratés. Dans une scène du documentaire, une mécène de la cause reproche aux ouvriers que leur lessive n’est pas tout à fait au point. « On a deux types de produits, les 100 % écolo et ceux à base de naturel, explique Makis. On est constamment en recherche avec un chimiste. Pour les produits 100 % écolo, la recette est arrêtée et elle marche. Pour le second type, qui sont des produits d’entretien courants, on s’est beaucoup améliorés depuis le tournage du documentaire ! »

Autogestion mode d’emploi

L’entreprise autogérée par 14 salariés refuse de fonctionner selon des critères capitalistiques. « On n’a pas de dettes. On paye tout immédiatement, que ce soit des fournisseurs publics ou privés, assume Makis. Aujourd’hui, on est en mesure de se payer un salaire très modeste, qui nous permet de survivre. Si l’entreprise est complètement légalisée, c’est-à-dire autorisée à occuper le terrain, les locaux et utiliser l’alimentation en eau et en électricité, on est sûrs de pouvoir augmenter la production. Et donc de nous payer de façon plus correcte. » Pour autant, ce modèle ne s’est pas construit sans tensions internes. Pour toucher de l’argent à court terme, une vingtaine d’ex-salariés a réclamé la liquidation des actifs de la maison-mère, incluant la vente de la parcelle de l’usine Vio.Me. Cela s’est traduit par un bras de fer judiciaire avec les autogestionnaires. Rétrospectivement, Makis est sûr de la légitimité de son camp : « Si on demandait à ceux qui ont préféré quitter l’expérience ce qu’ils touchent, ils s’en mordraient les doigts aujourd’hui. Ils sont en fin de droit au chômage et n’ont plus aucun revenu. »

La trahison de Tsipras

Syriza a, un temps, porté un espoir en Grèce. Surtout avec le « oxi », le « non » grec lors du référendum du 5 juillet 2015, voté à 61 % contre le programme de la Troïka sur la dette. Au moment de sa campagne électorale, avant d’être nommé Premier ministre, Alexis Tsipras s’est engagé auprès des Vio.Me à légaliser leur entreprise. Cette promesse est restée lettre morte : « On n’est pas déçus dans la mesure où on n’y a jamais cru, tacle Makis. À la fin de la séquence où il apparaît dans le documentaire, il y a des applaudissements. Si vous êtes attentifs, aucun ouvrier de Vio.Me n’applaudit. Ceux qu’on entend ce sont les militants qui sont venus avec Tsipras. En assemblée générale, on avait décidé de n’applaudir aucun homme politique qui fait des promesses. On attendait de voir s’ils allaient le faire, sans vraiment y croire. On n’est pas vraiment surpris de ce manque de courage politique. »

Ils savent que notre expérience les menace parce qu’elle remet en cause le fonctionnement du système

De fait, les Vio.Me ont proposé aux gouvernements successifs une solution viable à ce problème de légalité : « Une fois l’entreprise liquidée, les service publics, c’est-à-dire la sécurité sociale, la compagnie d’électricité et le service des eaux, envers lesquels Vio.Me était endettée, peuvent reprendre la propriété de ce qui correspond au montant de cette dette. Au lieu de vendre le terrain aux enchères à des entreprises privées. On ne demande pas de cadeaux. La sécurité sociale peut nous louer le terrain et les locaux, comme ce qui se fait notamment en France ou en Australie. »

La frilosité des autorités grecques sur ce sujet renvoie étrangement à l’évacuation de la zone à défendre de Notre-Dame-des Landes en avril dernier : « C’est normal qu’ils s’opposent à ce projet, estime Makis. Ils savent que notre expérience les menace parce qu’elle remet en cause le fonctionnement du système. Ce précédent pourrait être suivi. Ils défendent le mode de fonctionnement sur lequel leur pouvoir s’appuie. »

http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-%C3%89loge_des_mauvaises_herbes-9791020906427-1-1-0-1.html

Internationale ouvrière

Parmi les soutiens de Vio.Me, la journaliste canadienne Naomi Klein, que l’on voit prendre la parole dans une scène du documentaire. Mais, ce n’est pas tout. En 2013, les représentants de l’usine de carrelage Zanon en Argentine, qui mènent une expérience similaire, visitent Vio.Me. C’est un début de coopération internationale autogestionnaire : « Quand on a commencé notre lutte, notre projet était un peu différent. On a eu accès à un texte des ouvriers de Zanon qui a été traduit en grec. On s’est retrouvés complètement dans leur texte. Ils vivaient la même chose que nous. Leurs problèmes étaient les mêmes. On a pris conscience que, si les patrons sont les mêmes partout, c’est aussi le cas pour les ouvriers. On est dans des pays différents, on parle des langues différentes, mais on partage le même projet : organiser notre survie au quotidien dans la dignité. Cette solidarité à l’échelle internationale est essentielle. Fin août-début septembre 2017, une délégation de Vio.Me a participé à un congrès sur l’autogestion à Buenos Aires. » Paradoxalement, ou non, le réseau de solidarité autour de Vio.Me est très fort… en Allemagne. « La plupart des commandes qu’on reçoit en Europe proviennent d’Allemagne. C’est donc important pour nous économiquement, et politiquement, d’y aller. La grande conscience écologique qui existe dans ce pays favorise à la fois la circulation de nos produits et de nos idées. » Les produits Vio.Me sont aussi commercialisés en France, en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas et en Suisse : « En ce moment, on fait un effort pour avoir une certification internationale pour exporter nos produits en Amérique latine. »

Vio.Me et les médias

Confrontés à l’adversité, les salariés de Vio.Me ont préféré fermer leurs portes à certains médias : « On savait qu’ils ne rendraient pas compte de façon honnête de notre expérience. Comme on a eu des déboires par le passé, on demande à visionner les émissions auxquelles on participe avant diffusion. On n’a pas de soucis avec les émissions en direct, mais, dans certaines enregistrées, nos propos ont été déformés au montage par des journalistes peu scrupuleux. » Ainsi, la présence du réalisateur Apostolos Karakasis et de son équipe a suscité, au début, une certaine appréhension : « La présence de la caméra nous laissait un peu sceptiques, reconnaît Makis. Le réalisateur nous a parié qu’après une dizaine de jours on oublierait complètement la caméra. Effectivement, c’est ce qui s’est passé. On a fini par dire des choses qu’on n’aurait jamais dites spontanément devant une caméra. » Le producteur de Prochain arrêt Utopia, Marco Gastine, a passé un contrat tacite avec les Vio.Me : leur montrer la version finale du film avant qu’il ne soit distribué en salle. « En assemblée générale, ils ont voté pour voir s’ils approuvaient la sortie du film. Pour un producteur, ce n’était pas la situation idéale parce que je cherchais des financements du CNC grec, de la télévision publique, etc.,  se souvient Marco Gastine. Ils nous ont tout laissé filmer. Ils voulaient juste s’assurer que ce film ne puisse leur nuire. Si l’assemblée générale ouvrière n’avait pas validé le film, on aurait dû tout rembourser, et c’est ma société qui aurait fait faillite ! Ils ont heureusement accepté en nous demandant juste de retirer deux scènes qui pouvaient être litigieuses sur le plan juridique. »

À l’arrivée, ce documentaire, engagé sans être militant, évite l’écueil du manichéisme : « Le point de vue du réalisateur c’est de montrer et non de démontrer, complète Marco Gastine. C’était bien qu’on voit les divergences entre les ouvriers, mais aussi de donner l’avis de Christina Philippou, la patronne, qu’ils détestent. Ils étaient un peu réticents qu’on l’interroge. Mais, quand ils ont vu le film ils ont dit : “C’était une bonne idée parce qu’elle s’enfonce elle-même!” »

Dans un pays où, en novembre 2017, 20 % de la population était recensé au chômage, Vio.Me ne peut que susciter de l’espérance : « Si d’autres en faisaient autant, ça redonnerait de la fierté aux Grecs, conclut Makis. On a apporté une réponse possible à cette crise qui n’est pas de demander de nouveaux emprunts, de nouvelles aides, comme l’a fait le gouvernement. S’endetter et se ré-endetter sans fin ! » Il n’y a plus qu’à imiter les Vio.Me. Chiche !

Pour aller plus loin :

Soutenir Vio.Me : http://www.viome.org

Documentaire de Philippe Menut sur la crise grecque visionnable en intégralité : http://www.latourmentegrecque.org/

Franck Mérouze, secrétaire de l’union locale de la CGT de Caen, raconte l’histoire de la lutte ouvrière de la biscuiterie Jeannette, dans Les Jeannette, éditions Cahiers du Temps, 2017.

Benoît Borrits, Au-delà de la propriété, pour une économie des communséditions La Découverte, mai 2018.

Patrick Bruckmann, Pierre Coftier, Alain Lambert et François Le Gros, Caron-Ozanne, une expérience d’autogestion en Normandie éditions Cahiers du Temps, 2009.

 

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.