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Du racisme « ordinaire » : Virginie Sassoon, en lutte contre « ces préjugés qui serrent le coeur… »

Virginie Sassoon, coauteur avec Rokhaya Diallo de "Moi, raciste ? Jamais !". Photo DR

Virginie Sassoon, coauteur avec Rokhaya Diallo de "Moi, raciste ? Jamais !". Photo DR

Lors du dernier Salon du Livre à Paris, Virginie Sassoon, docteure en sciences de l’information et communication, a présenté son récent ouvrage co-écrit avec Rokhaya Diallo, « Moi, raciste ? Jamais ! », et publié aux éditions Flammarion. La démarche : mettre en avant des scènes de ce racisme ordinaire, silencieux, qui ne fait certes pas autant de bruit qu’une balle ou qu’une insulte, mais reste vécu comme une humiliation, une discrimination, par les personnes qui en sont victimes.

Mis à part des groupes d’excités identifiés, le racisme violent, c’est à dire par balles, coups et blessures, que l’on peut trouver dans d’autres pays, ne prolifère pas en France. Loin de là. Et ce même si les « unes » de la presse nationale s’enflamment sporadiquement.

Malgré tout, les préjugés, les mots qui blessent – proférés par des gens qui ne pensent pas forcément à mal, les humiliations, les plaisanteries – qui ne sont pas volontairement méchantes ou hostiles, ou l’exotisme fortement fantasmé, constituent une forme de « racisme au quotidien » particulièrement répandue dans notre pays. Et c’est à celui-ci que s’attaque Virginie Sassoon dans son dernier livre « Moi, raciste ? Jamais ! », préfacé et cosigné par Rokhaya Diallo.

La partie immergée des préjugés

Au fil des pages, Virginie Sassoon met ainsi en lumière, non sans un certain humour, des témoignages d’internautes, jeunes ou vieux, aisés ou pauvres, qui racontent leur expérience de ce racisme de tous les jours.  Un phénomène qu’elle appelle à combattre, en relevant les actes, en les condamnant, en éduquant, en mettant en place « des initiatives pédagogiques, culturelles, citoyennes ».

Ce faisant, elle insiste ici sur la nécessaire dimension éducative de l’action anti-raciste. Et souhaite que l’on s’empare du livre dans les écoles et dans les cours d’éducation civique, pour faire réfléchir et s’attaquer par la racine à ces comportements porteurs de dangers ultérieurs, de discriminations dans l’emploi ou le logement… tous nourris par les préjugés des uns sur les autres.

Des idées reçues que Virginie Sassoon connait (très) bien. Enseignante en sciences de l’information et communication, elle en a même fait sa thèse, qu’elle a soutenu à l’Institut Français de Presse, à l’université Panthéon-Assas : « Les ambiguïtés de la presse féminine noire », ou « comment les magazines destinés aux femmes noires parviennent-ils à assurer leur vocation de  féminin  en rendant compte des situations de domination et de discrimination vécues par leurs lectrices ? ».

Responsable et experte associée du projet MEDICI (Médias Diversités et Citoyenneté) de l’Institut Panos Europe, et elle a par ailleurs rédigé un dossier thématique, « Sport et discrimination, le regard des médias » publié par le Conseil de l’Europe. Sociologue des médias, elle a également dirigé la publication collective « Précis à l’usage des journalistes qui veulent écrire sur les noirs, les musulmans, les asiatiques, les roms, les homos, la banlieue, les juifs, les femmes » aux éditions Le cavalier bleu, avec des textes, entre autres, de Bérangère Portalier (Causette), Kidi Bebey (journaliste indépendante), Olivier Rogez (RFI), ou Raphäl Yem ( MTV), tous en lutte contre les préjugés journalistiques.

Les femmes de couleur ne sont pas toutes des danseuses ou des sportives

Journaliste à LCP, fondatrice et ancienne présidente de l’association « Les Indivisibles », dont Virginie Sassoon est un des membres très actifs, Rokhaya Diallo a quant à elle travaillé sur la représentation médiatique des femmes politiques non blanches. L’occasion de rappeler que les femmes de couleur ne sont pas toutes  danseuses, sportives ou mannequins…  Et de pointer quelques exemples de personnalités qui ont fait les frais de ce racisme du quotidien. Parmi elles? Rama Yade, souvent qualifiée de « belle Rama, une femme physique, instinctive, au sourire enjôleur, beauté éclatante, perle noire de Sarko, une allure de princesse d’Afrique », pour la grande presse dont Le Monde ou Libération… Yamina Benguigui, elle, s’est vue affublée du qualificatif de « Shéhérazade cinématographique » quand les mêmes journaux, parlant des qualités oratoires de Christiane Taubira, décrivent « un swag d’enfer ».

C’est cette « partie immergée des préjugés qui serre les cœurs sans scandale, qui échappe à la loi », que l’ouvrage met ici au jour  « Ce racisme silencieux si bavard », fait de remarques, de sous-entendus, d’ « ailleurs » fantasmés, de mépris, d’incompétence supposée, de rejet, de méfiance.

« Des scènes de racisme ordinaire », racontées par ceux qui le vivent : une jeune interne, que l’on prends dans les couloirs de l’hôpital pour la femme de ménage, forcément noire ; un homme maghrébin, propriétaire d’une grosse cylindrée, qu’on accuse de l’avoir payée avec le RSA et des aides d’État diverses. Les « tu n’es pas noire/arabe pour rien », les « tu as les traits fins pour une noire », pour finir par les « j’aime pas les arabes, mais toi je t’aime bien ».

Eh oui, rappelle le livre, des chercheuses peuvent être des femmes romani ! Eh oui, une jeune africaine peut avoir un père administrateur de société, sans qu’on soupçonne une supercherie lorsqu’elle veut avoir pour caution ce père en vue de se loger !

L’urgence d’une prise de conscience collective

Ces récits montrent l’extrême urgence d’ « une prise de conscience collective pour apprendre à reconnaître le racisme ordinaire et l’éradiquer de la vie quotidienne ». Ceux qui vivent ces situations doivent pouvoir répondre, avoir les moyens de répondre. Ceux qui ne les vivent pas doivent les appréhender, les faire connaître, les dénoncer.

Une prise de conscience citoyenne d’autant plus indispensable, estime Rokhaya Diallo, qu’il ne faut pas attendre grand-chose de l’engagement présidentiel  : « Depuis que François Hollande est au pouvoir, il n’a pas fait le minimum », écrit-elle, avant de s’interroger sur « la légitimité d’un Premier ministre à lutter contre le racisme » malgré les déclarations que celui-ci tient régulièrement.

« Vivons ensemble » –  c’est le bandeau de couverture de « Moi, raciste ? Jamais ! ». Une formule d’optimisme raisonné donnant le ton de cet ouvrage qui s’attaque à un sujet sensible « sans culpabilisation, ni victimisation ». Qu’on pense à ces jeunes filles noires qui faisaient défriser leurs cheveux il y a encore quelque temps, alors qu’aujourd’hui la chanteuse Inna Modja les porte au naturel, sans engagement militant ou politique particulier, comme c’était le cas dans les années 70 avec le Black Power.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.