Vivante et heureuse de l'être - The Dissident - The Dissident

Vivante et heureuse de l’être

© Pierre Gautheron

« Je n’étais pas Charlie mais là ils ont tué tout le monde »lâche la brave gosse dans un accès d’humanisme dont se repaissent les journaux, les réseaux, les chaines et les sites depuis 48 h. Qu’on se le dise, si on avait des raisons, non pas de justifier mais d’expliquer (on vous dira que l’un et l’autre n’ont rien à voir) les événements du 7 janvier par la provocation de dessinateurs mécréants coupables de dessiner un prophète bienveillant, cette fois point d’hésitation possible puisque « tout le monde est touché ». Tout le monde, c’est nous braves gens. Pas des trublions en mal de renommée médiatique. Nous, des badauds, des chalands, des gens biens, normaux et anonymes.

Si même l’anonymat devient dangereux, où va-t-on ? Si se noyer dans la masse ne nous garantit pas qu’une bombe ne nous pétera pas sur la tête un de ces quatre matins, à quoi bon ?

Quand cessera-t-on de s’abriter derrière le discours qui consiste à expliquer –pas justifier, non, non- la folie meurtrière de dégénérés mentaux par l’incurie de l’État, l’incompréhension à l’égard d’une communauté, l’interventionnisme de notre démocratie-qui-devrait-se-mêler-de-ce-qui-la-regarde dans des pays lointains, la provoc de quelques crayonneurs irrespectueux ou la responsabilité des autorités dans le développement de cités, comme à Saint-Denis où l’entre-soi devient le mode de socialisation et d’expression ?

Peut-être qu’il y a un peu de tout ça. Peut-être et sans doute que la perméabilité à certaines idées est rendue possible selon que l’on se trouve du bon ou de mauvais côté de la barrière. Et que toutes ces raisons sont à considérer.

Mais quelle différence y-a-t-il entre début janvier et aujourd’hui ? En admettant l’idée farfelue que dessiner ou écouter du rock puisse en déranger certains, j’ai du mal à voir en quoi on peut ne pas être Charlie et se dire touché par les attentats du 13 novembre. Si au contraire on considère que la provocation, permise par nos lois, est dans l’œil de celui qui la regarde, on conviendra qu’on parle de valeurs communes à notre société, toutes composantes et communautés confondues : rire, s’exprimer librement, dessiner vertement et emmerder franchement. Que les explications et autres raccourcis intellectuels qui consistent à comprendre ce qui se passe en plaçant le débat sur l’illégitimité prétendue des victimes, innocentes à l’être alors que celles de Charlie ne l’étaient pas complètement, forgent et alimentent la rancœur en récusant l’essentiel.

Être Charlie ou le Bataclan ou le Stade de France ou le Carillon, ou le Petit Cambodge, ou en terrasse ou Paris, ou, ou, ou… C’est être en vie ! C’est dire : quelles que soient les différences qui s’expriment au sein de notre société (et heureusement que notre corps social n’est pas homogène !), on s’entend sur un socle commun. Le rire, l’éclate, l’ouverture. Ce qu’on appelle liberté d’expression, démocratie, France.

Tant qu’on admettra que ce socle commun puisse être malmené au gré des humeurs et des provocations ressenties par les uns ou les autres, on restera dans le même bocal. Celui du poisson rouge qui en fait trois fois le tour avant de l’oublier. Pas de symbole ni d’abstraction. La république, le drapeau, tout ça ne sont que des repères. Pas des valeurs. De l’humain, rien que de l’humain. La vie comme valeur.

Je suis vivante et heureuse de l’être.

Isabelle Toquebeuf
Journaliste et communicante, Isabelle a travaillé dans plusieurs médias de presse écrite et audiovisuelle. De la Provence à Charlie Hebdo en passant par PinkTv, elle est diplômée de l'IEP d'Aix-en-Provence et travaille aujourd'hui comme responsable de communication à la Mairie de Paris