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Vladimir Cosma: Bons baisers de Roumanie

Vladimir Cosma

On l’a vu dans son propre rôle dans « Je veux être actrice » de Frédéric Sojcher-sorti en 2015. Le compositeur Vladimir Cosma a marqué de son empreinte les plus grands films populaires: « Les aventures de Rabbi Jacob » ou d’auteur comme «Diva » de Jean-Jacques Beineix. Portrait

On le confond parfois avec Joseph Kosma qui a composé pour Prévert « Les feuilles mortes ». Vladimir Cosma s’est imposé à partir des années 70 comme l’un des plus grands compositeurs pour le cinéma français. Comme un clin d’oeil cinéphile on le voit pianoter son thème pour « Le Bal » d’Ettore Scola dans « Je veux être actrice » de Frédéric Sojcher. Dans ce film François Morel, Patrick Chesnais ou encore Micheline Presle, dans leur propre rôle, parlent avec la fille du cinéaste Natasjia de sa vocation pour le métier d’actrice.

Issu d’une famille de musiciens de Bucarest, en Roumanie, Vladimir Cosma aurait pu se tourner vers les mathématiques, les échecs ou la natation. Sa mère est championne de natation. Ce sera la musique. Ses parents le mettent d’office au violon dans cette chambre dans laquelle ils cohabitent dans la Roumanie de l’après-guerre. « Pendant un ou deux ans j’en ai sorti des sons innommables » raconte t-il, avec son accent roumain un peu pointu. « Un travail laborieux » pour le petit Vladimir qui commence à donner des concerts dès l’âge de huit ans. Mais ce n’est qu’à 12 ans qu’il se met à aimer cette « obligation », en comprenant la beauté et la complexité de la musique: « 12 ans c’est trop tard. Il faut commencer très tôt. C’est comme d’apprendre la grammaire à l’école. On est mis sur les rails par l’enseignement, les examens qu’on passe. Dans les biographies des grands compositeurs comme Bach, Beethoven ou Chopin on ne parle pas de leur passion. Un enfant doit être aidé, mis à travailler. Petit à petit, son talent se développe.»
Je veux être actrice Bande-annonce VF

 

Une enfance sous Staline

Si la musique n’est pas sa passion de base le petit Vladimir se sent beaucoup plus enthousiaste en revanche pour la Russie. Nous sommes alors aux débuts de la Guerre froide et la Roumanie intègre le Bloc soviétique: « Les Russes, qu’on présente comme des gens épouvantables, je les ai perçus comme des libérateurs. Ils ont libéré la Roumanie du fascisme. Je les regardais passer dans la rue avec reconnaissance. Je faisais partie d’un groupement d’élèves: l’Union des jeunes communistes. Je portais la cravate rouge des pionniers. On allait sur les grandes places de Bucarest en scandant: « Staline! » On ne savait absolument pas ce qui se passait à l’intérieur de la Russie. Que derrière ce personnage extraordinaire qui a libéré l’Europe de la monstruosité fasciste il y avait une autre sorte de monstruosité qu’on ne connaissait pas. »

Ce contexte historique particulier ne l’empêche pas, contrairement aux idées reçues, d’accéder à la culture: « Quand j’avais dix ans, pendant le Rideau de fer, il y avait un échange très limité entre les artistes occidentaux et la Roumanie. A Bucarest on ne voyait que les artistes du bloc soviétique. Mais c’étaient des artistes absolument géniaux comme Prokofiev, Chostakovitch, David Oistrakh, Sviatoslav Richter… De grands artistes hongrois, tchécoslovaques… De grands remplaçants, si j’ose dire! Je n’étais pas en manque de culture. A cette époque ces régimes encourageaient beaucoup les arts, la musique, les échecs et les sports qui étaient privilégiés. »

Rien ne semble alors le prédestiner à s’intéresser à la musique de films, malgré quelques belles découvertes sur le grand écran: « En Roumanie j’avais vu les films d’Eisenstein et quelques rares films français. Parfois il y avait des échanges pendant des festivals. En 1961 j’avais été marqué par le beau film d’Henri Colpi: « Une aussi longue absence ». J’étais surtout passionné par De Funès. Il n’était pas encore la grande vedette qu’il est devenu après. Il jouait deux petits rôles dans « La belle américaine ». Je l’ai trouvé tellement génial que je suis allé voir le film huit fois! J’avais aussi vu « Ni vu ni connu » le premier film d’Yves Robert en 1958 dans lequel De Funès a un grand rôle. Jamais je n’aurais imaginé à ce moment qu’un jour j’allais être amené à travaillé avec De Funès et Yves Robert. »

De Bucarest à Paris

En 1963, grâce à une recommandation de son professeur du Conservatoire de Bucarest Vladimir Cosma est accepté comme élève de Nadia Boulanger à Paris. Cette professeure émérite l’encourage à suivre sa voie: «  A l’époque en France tous les compositeurs qui écrivaient de la musique tonale, mélodique étaient bannis, considérés comme des ringards. » se rappelle Vladimir Cosma «C’était la dictature post-dodécaphonique de Pierre Boulez. Ce que j’aimais dans la musique dodécaphonique des années 30 c’est que ça représentait quelque chose. Ça correspondait à une période de transformation épouvantable qui a donné le fascisme. Cette musique très complexe avait alors une raison d’être. Alors pourquoi ce désespoir anachronique dans la musique des années 50-60? La période n’était plus du tout la même. A mon sens, la musique doit représenter la société. On ne peut pas être complètement déconnectés de ce que nous vivons. Au temps de l’Église Bach écrivait des messes, des cantates. A la Cour du Roi c’était un autre style de musique. Maintenant que la société est démocratisée la musique se doit d’être plus populaire, plus directe, pour être entendue par beaucoup de gens. »

De son côté le jeune homme s’ouvre à d’autres musiques: le jazz, la chanson, les musiques du monde… Des musiques dans lesquelles il puisera en écrivant pour le cinéma: «Je crois être le premier dans « Le grand blond avec une chaussure noire » à avoir fait de la world music: un mélange de musique ethnique, le cymbalum et la flûte de pan, plus un orchestre symphonique, et une rythmique pop ou jazz. A ce moment là la catégorie world music n’existait pas. Quelques années plus tard, Peter Gabriel a commencé à explorer ce domaine avec Youssou N’Dour. Les responsables de la maison CBS, qui est devenue Sony par la suite, ne voulaient pas sortir le disque du « Grand blond ». Ils ne savaient pas dans quelle catégorie le ranger. Ce n’est pas du folklore. Ce n’est pas de la musique légère. Ce n’est pas de la musique de film. J’ai été obligé de le sortir grâce à des amis sur un petit label. »

 

Yves Robert le bienheureux

A ses débuts le jeune homme trouve du travail auprès de Michel Legrand et Claude Bolling, prolifiques compositeurs et arrangeurs pour le cinéma: « J’ai été l’assistant de Michel Legrand pendant plusieurs années. » se souvient-il. « Jusqu’au moment où il m’a demandé de co-signer certaines musiques comme « L’homme à la Buick », « Oum le dauphin », « Appelez moi Mathilde » et même une comédie musicale. »

Pour Vladimir tout bascule… par un coup de téléphone rue Chardon-Lagache à Paris où il travaille pour Michel Legrand. Au bout du fil Yves Robert qui veut Michel Legrand pour son film « Alexandre le bienheureux. Legrand lui a répondu, dixit Vladimir Cosma: « Cher Yves je ne peux pas faire la musique parce que je pars en Amérique. » Du coup Yves Robert lui demande: « Le jeune qui travaille avec toi est-ce que tu me le recommande? » Legrand lui a dit que je partais avec lui. Quand j’ai entendu ça j’ai été bouleversé. Je lui ai demandé: « Est-ce que je peux faire ce film et vous rejoindre en Amérique après? Ce serait la première fois que je pourrais écrire quelque chose à mon nom. » Il n’était pas très content. Il a dit: « Vous voulez vraiment? » Après un moment d’hésitation il a rappelé Yves Robert: As-tu un crayon, un papier? Je vais te faire un grand cadeau: Les coordonnées du jeune qui travaille avec moi: Vladimir Cosma.»

Par la suite, pour faire plus spectaculaire, le facétieux Yves Robert dira que c’est Michel Legrand qui l’avait appelé d’Hollywood! En 1992, à l’annonce de la mort du musicien de François Truffaut: Georges Delerue, il inventera une autre anecdote. « Il a dit au public que son premier choix était Georges Delerue. Qu’il était très embêté parce qu’il voulait travailler avec moi: « Cher Georges j’ai un problème. Je veux travailler avec le jeune Cosma qui est formidable! Delerue, dans un accès de magnanimité suprême, aurait dit: « Ce n’est pas grave. Donne lui sa première chance! » C’était très émouvant parce que Delerue venait de mourir. » Sauf que cette anecdote est fausse d’un bout à l’autre! « J’ai demandé à Yves Robert: « Qu’est-ce que c’est que cette histoire? » Il m’a répondu: « Vladimir, on est là pour faire du spectacle! »

Avec Yves Robert il travaille sur une douzaine de films marquants: « Le grand blond avec une chaussure noire » (1972), « Un éléphant ça trompe énormément » (1976) en passant par « La gloire de mon père » (1990). « Je dois tout à Yves Robert. C’est le premier à avoir donné la chance à un jeune comme moi qui n’était pas du tout connu de travailler sur un film important. Jusqu’à la fin de sa vie ça a été une collaboration sans interruption et sans failles. J’ai eu aussi cette fidélité sur une période plus courte avec Claude Pinoteau. A partir de « La Boum » j’ai fait tous ses films jusqu’à la fin de sa vie. »

Mélancomique

Spécialiste de la musique de comédies à succès avec Louis De Funès comme «Les aventures de Rabbi Jacob » de Gérard Oury et « L’aile ou la cuisse » de Claude Zidi ou du réalisateur Francis Veber comme « La chèvre » et « Le dîner de cons » « Dîner de cons » le compositeur admet pourtant paradoxalement avoir lui-même un tempérament slave plutôt mélancolique: « C’est beaucoup plus facile de composer dans des domaines plus sérieux: des films d’amour, d’horreur, policiers. La comédie c’est le genre le plus difficile à aborder en musique. Dans le grand répertoire très peu de musiciens ont abordé le genre « comique ». Je n’ai absolument pas essayé de faire une musique comique, qui s’exprime souvent par le pastiche. De déformer, d’appuyer pour soi-disant créer un effet comique. J’ai voulu éviter ça à tout prix et personnifier chaque film par un instrument spécifique ou un groupe d’instruments. Par exemple, dans « Nous irons tous au paradis » on entend cinq saxophones pendant tout le film. Il me semblait que le côté inattendu de l’instrument ou de la couleur musicale pouvait faire sourire les gens par l’effet de surprise. D’où cette flûte de pan du « Grand blond » qui n’a rien à voir avec ce qu’on voit à l’écran. On n’est pas dans un mariage qui se prêterait plus à cette musique folklorique roumaine!»

Autre idée très originale: celle de la musique de la première scène d’« Un éléphant ça trompe énormément ». Jean Rochefort y voit la jupe d’Annie Duperey se soulever au-dessus d’une bouche d’aération d’un parking, en référence au film « Sept ans de réflexion » avec Marilyn Monroe. « Il fallait une musique qui reflète le rêve de femme idéale de Rochefort. Au lieu de faire un thème avec des cordes je l’ai représenté par un bruit de vagues et de mouettes. Comme si c’était une île paradisiaque. Cette scène crée un choc. Quand on entend ça dans ce parking fermé on se demande où on est. Que viennent faire ces bruitages de vagues au milieu de la musique! D’ailleurs, j’ai failli me les faire enlever! Au moment du mixage les gens se sont dit: « On dirait qu’on tire une chasse d’eau! »

 

Hors des sentiers battus

Parmi les rencontres majeures de Vladimir Cosma le cinéaste Yves Boisset et son film anti-raciste, malheureusement toujours d’actualité:« Dupond Lajoie » en 1975: « C’est une rencontre inespérée pour moi. J’étais catalogué comme le compositeur des comédies populaires à la française. Yves Boisset était complètement à l’opposé. Il faisait des films politiques, sérieux. C’était un choix décalé. Il avait l’impression que je pouvais apporter à son film une dérision supplémentaire. C’était mon premier film différent, avec un metteur en scène complètement différent de ceux avec lesquels j’ai travaillé. Ça me donnait la possibilité d’écrire un autre style de musique. »

Vladimir Cosma a aussi donné une chance à de jeunes metteurs en scène dans des films à budget limité: « Les premiers films sont souvent très riches parce que les cinéastes débutants essaient de donner tout ce qu’ils ont en eux. C’est plus difficile d’en faire un deuxième ou un troisième qu’un premier. J’ai fait un des premiers films de Pascal Thomas « Les zozos » en 1973, le premier court-métrage de Jean-Jacques Beineix « Le chien de monsieur Michel » et ensuite « Diva », le premier film de Francis Veber « Le jouet », de Pierre Richard « Le distrait », le premier film de Raphael Billetdoux, « Climax » d’un jeune metteur en scène Frédéric Sojcher… Quand un metteur en scène réputé fait appel à vous c’est une garantie commerciale. Mais avec un premier film on ne sait pas où on va et c’est une aventure passionnante!»

Vladimir Cosma sait encore moins où il va avec Jean-Pierre Mocky à qui il livre régulièrement des partitions… souvent sans même avoir pu voir le film! « Mocky est un OVNI dans le cinéma français. C’est un des derniers cinéastes qui a une forme de liberté totale qu’il utilise à plus ou moins bon escient. Mais il n’y a plus personne qui soit en dehors de toutes contraintes de commanditaires, de télévision, de sponsors… Il souffre mais il fait ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. Il a l’aide de toute la profession. De grands acteurs travaillent avec lui pour la sympathie qu’il dégage. Sous son aspect très dur il peut être absolument charmant et amusant. Il n’a pas les moyens de fignoler ses films. Mais pour quelqu’un qui a un peu d’imagination il y a toujours une matière intéressante dans ses films, malgré les faiblesses de production. »

 

Retour aux sources

Pour la rentrée ce monsieur a l’emploi du temps chargé prépare un grand concert au Palais des Congrès de Paris, suivi d’une tournée française. Dans ses bagages ce féru de jazz qui a travaillé avec les plus grands: Don Byas, Chet Baker sur « Le jumeau », Toots Thielemans sur « Salut l’artiste », Stéphane Grappelli, Jean-Luc Ponty à ses débuts…. emmène le grand guitariste belge Philippe Catherine. Ce fidèle complice joue du banjo dans « Le coup du parapluie ». On l’entend dans « L’as des as ». Il est surtout le soliste principal des musiques de « Courage fuyons » et du « Dîner de cons ». Vladimir Cosma a aussi renoué avec ses premières amours: son pays d’origine dont il s’est rapproché dernièrement: « Je suis en train de travailler sur un film roumain. J’ai déjà fait un film roumain l’an dernier qui est très intéressant. Deux années de suite je suis allé donner des concerts à Bucarest où je n’étais pas revenu… depuis 50 ans!

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.